Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 31.djvu/564

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qui triomphera. Quel intérêt peut faire sortir aujourd’hui de chez lui l’électeur de la minorité, assuré d’être vaincu ? Songe-t-on que la voix de l’électeur battu est nulle, aussi nulle que si cet électeur était déchu du droit de vote ? A-t-on pensé que dans tel arrondissement, il y a tout un parti qui n’a jamais eu un député représentant sa politique ? Considérée à ce seul point de vue, la représentation proportionnelle, en rendant à chaque citoyen son influence, à chaque parti sa force normale, ne manquera pas de réveiller en notre pays les endormis. Ce sera son bienfait. Elle ranimera les âmes. L’isolement nous tue ; l’association et la proportionnalité nous rendront la vie.

Le découragement est autour de nous la plus mortelle des épidémies. Se dire vaincus, c’est rendre certaine la défaite. « Les nations sont guérissables, » l’Ecriture l’a dit et c’est aux hommes à le prouver. Il ne s’agit pas de lamentations qui ne servent à rien, mais de doléances précises ; il faut qu’à chaque vice de nos lois s’applique un remède spécial, énoncé dans un programme complet digne de frapper tout ce qui pense et de déterminer tous ceux qui ont quelque volonté. Peu importe que des droits soient inscrits dans des textes législatifs, si les citoyens ne peuvent en revendiquer l’exercice. Dans une nation vivante et saine, les lois doivent être des instrumens féconds chargés de transmettre la force et la vie. Lorsqu’ils sont inertes et stériles, lorsque les ressorts rouillés laissent passer des produits informes, il faut les changer au plus vite. Laisser les fraudes se perpétuer autour du scrutin et les fonctionnaires les couvrir de leur indulgence, déclarer certains départemens incapables de pratiquer sincèrement le vote, en prendre son parti quand on n’en sourit pas, c’est tolérer un péril public. La liberté politique n’existe pas dans une nation qui ne jouit pas de la liberté électorale. Ce n’est pas une affaire de parti, c’est une question de loyauté.

Quel est le député qui oserait rejeter une telle réforme et se porter publiquement le défenseur des fraudes ? Refuser des garanties sans lesquelles la liberté électorale n’est qu’une banale étiquette serait en tout temps une faute ; quelques mois avant la consultation prochaine, ce serait un aveu.


GEORGES PICOT.