Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 31.djvu/586

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de cette lettre changerait le cœur de son frère. On lui en a fait un nouveau crime, on lui a reproché de s’être montré, en ne répondant pas directement, non pas frère, mais père. Que fallait-il donc qu’il fit ? Quel espoir lui reste-t-il ?

« Lorsqu’on eut administré les cérémonies du baptême à Louis XIV, alors Dauphin et âgé de quatre ans et demi, Louis XIII, au lit de la mort, lui demanda quel nom on lui avait donné. — Je m’appelle Louis XIV, papa. — Pas encore, mon fils. »

La pensée secrète de Louis XVIII se trahit dans ce paragraphe final. Depuis quelque temps, en énumérant les décisions prises sans son consentement par son frère et dont il n’était averti que lorsqu’il ne pouvait plus en arrêter l’exécution, il estimait que Monsieur oubliait trop souvent qu’il n’était pas encore Charles X. En ce moment (juillet 1798), il en trouvait la preuve dans deux nouveaux incidens qui venaient de se greffer sur l’affaire Puisaye, avant qu’elle se fût dénouée.

Le premier avait trait à l’abbé André dit de la Marre, un de ses agens les plus perspicaces et les plus actifs. Sans prendre avis de Monsieur, à qui, sans doute, parce qu’il redoutait sa perspicacité, cet agent déplaisait, il l’avait envoyé à Londres avec une mission confidentielle pour les ministres anglais. Avant de commencer ses démarches, l’abbé devait se concerter avec le Comte d’Artois, ce qu’il s’était empressé de faire. Celui-ci ne pouvait donc arguer contre son frère d’un manque d’égards. Il n’en trouva pas moins mauvais qu’un personnage qu’il n’aimait pas eût été investi d’une mission que lui-même aurait pu remplir. Au lieu de lui en faciliter l’accomplissement, il lui créa sous main tant d’entraves que le Roi dut rappeler son messager, qu’il chargea alors de le représenter auprès de Wickham, le distributeur en Suisse des subsides anglais.

Au cours de ce mince épisode, un second incident se produisit. Louis XVIII avait un agent financier à Londres. C’était l’ancien trésorier de la Couronne, Dutheil, dont il prisait fort le savoir-faire. Dutheil, en possession de sa confiance, avait su gagner celle de Monsieur par l’habileté avec laquelle il était parvenu, dans l’exercice de ses fonctions, à concilier ce qu’il devait au Roi et ce qu’il devait au frère du Roi ; en dernier lieu, il s’était associé à ce prince pour faire échouer la mission de l’abbé André. En arrivant à Mitau, Louis XVIII, sans tenir compte des plaintes de l’abbé contre Dutheil, décida que celui-ci viendrait