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VI

Parmi les motifs que les vieux Romains pouvaient avoir de se défier des idées nouvelles qui leur venaient de la Grèce, il y en avait un qui devait leur paraître plus grave que les autres. On a vu que le dernier mot de l’humanitas est l’amour de l’homme en général, sans distinction de race et de peuple, uniquement parce qu’il est homme. Ce sentiment semble d’abord en contradiction avec l’affection jalouse que chaque pays réclame de ses enfans et qui ne souffre pas de partage. Comment les accorder ensemble ? Faut-il les sacrifier l’un à l’autre, ou peut-on les conserver tous les deux ? Le conflit entre le cosmopolitisme et la patrie, qui a pris de nos jours une intensité particulière et menace de troubler les sociétés modernes, remonte haut : il a son origine dans certaines doctrines des écoles philosophiques de la Grèce. Cependant, les Grecs ne paraissent pas s’en être inquiétés. C’est qu’en réalité l’idée de la patrie ne tes préoccupait guère. Cette idée était surtout pour eux un produit de leur vanité ; la Grèce étant sans contestation le pays privilégié de l’intelligence, tout ce qui n’est pas grec, ils l’appellent barbare, et le mépris qu’ils ont pour les barbares leur fait sentir l’orgueil d’être Grecs. Mais il ne semble pas qu’ils se rendent bien compte de ce que la patrie est en droit d’exiger de nous pour la défense de son honneur ou de sa liberté. A l’exception du grand élan des guerres médiques, ils ne sont jamais arrivés à s’unir contre l’étranger ; et même alors ils n’étaient pas tous parmi les combattans de Marathon ou de Salamine. Leur affection se concentrait volontiers autour du petit endroit d’où ils étaient originaires. On a remarqué que les constitutions qu’imaginaient leurs philosophes sont faites pour des pays de peu d’étendue : elles concernent des villes médiocrement peuplées, où l’individu pourra garder toute son importance. C’est la cité qui en est le cadre ordinaire, et tout au plus, quand le danger devint pressant, quelques cités parvinrent à se grouper ensemble pour former une ligue. La patrie n’apparaît donc pas dans les combinaisons des politiques ; elle ne semble pas non plus avoir de place dans les rêves des sages. Lorsqu’ils voulurent échapper à la conception étroite de la cité, ils dépassèrent la patrie, et la philosophie