Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/11

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Ferdinand Brunetière


Dernier effort du long labeur, ses mains défaillantes assemblaient les feuilles de la dernière livraison : avant qu’il pût la signer, les pauvres mains se raidirent, laissèrent tomber la plume, se refermèrent sur le crucifix que leur tâtonnement anxieux avait si longtemps cherché. Il fallut ajouter en hâte les pages où notre interprète autorisé lui disait l’adieu commun. C’est le vœu de nos collaborateurs, et sans doute celui de tous ses amis, de tous ses lecteurs, que cet adieu se prolonge ici, qu’une fois encore Brunetière apparaisse au seuil de sa maison : non plus, hélas ! à travers un de ces articles qu’il y prodiguait en sa saison dernière, comme s’il eût voulu vider pour nous le réservoir inépuisable de sa pensée ; mais du moins dans le souvenir d’un compagnon d’atelier qui connut près de lui, depuis trente ans, le prix d’une amitié qu’aucune ombre n’altéra.

Ne me demandez pas son portrait littéraire, ni l’étude approfondie de son œuvre touffue, de cette pensée sinueuse dans sa ligne ascendante qui fit à travers le monde des idées tant et de si beaux détours. L’heure viendra plus tard des jugemens définitifs sur ce grand rassembleur d’esprits ; avec plus de recul dans la perspective, on pourra mieux le « situer, » comme il aimait à dire, dans le plan de son siècle, dans la lignée des moralistes qui constituent, — c’était une de ses remarques, — un genre spécifiquement français, l’un de ceux qui assurèrent à notre littérature sa prééminence sur toutes les autres. Encore plus que le temps nécessaire, le courage me manquerait aujourd’hui, pour m’appliquer à un essai critique sur le premier de nos critiques.