Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/12

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N’est-il pas là, comme ils sont au lendemain de leur départ, quand on ne peut croire au détachement complet : vision qui n’a pas encore pâli dans nos yeux, voix qui retentit toujours dans nos oreilles, personne plus présente et plus chère que ces livres qu’elle nous cache ? Je ne sais ce que je vais dire : je sais seulement qu’il me faut cette triste douceur de parler de lui, au hasard des souvenirs qui se pressent dans la mémoire, sans ordre, sans suite. Y a-t-il jamais de l’ordre dans les plaintes que nous arrache un grand chagrin ?

D’abord et sur toutes choses, après d’autres amis qui ont senti le même besoin, je voudrais amener le public à se dégager d’absurdes partis pris, je voudrais lui découvrir la physionomie d’un homme aussi méconnu qu’il était célèbre. Peu à peu, pour l’opinion mieux instruite dans ces dernières années, la lumière se faisait sur le vrai Brunetière ; mais que de gens se laissent encore abuser par la caricature qui traîna longtemps dans les journaux, dans les conversations superficielles de Paris ! — Un petit professeur revêche, hargneux ; pédant d’université desséché par l’abus du sens critique ; fossile classique, malveillant pour les tentatives hardies de la jeunesse, incapable de la suivre vers les libres horizons ; solitaire de cabinet, fermé à toutes les joies de la vie ; orateur disert, on en convenait, mais écrivain ennuyeux, embarrassé dans sa langue difficile et baroque… Tout cela, et le reste. — Autant d’erreurs que de mots.

Professeur, il l’était sans doute, et de toute son âme, si l’on prend ce terme au sens étymologique : si l’on entend par là qu’un mouvement impérieux le poussait à déclarer, pour en imposer la discipline aux esprits, toutes les vérités qu’il croyait tenir ; à combattre les affirmations contraires aux siennes, avec cette passion de la polémique qui faisait de son enseignement une bataille d’idées, plus encore qu’une communication de son immense savoir. Singulier professeur au demeurant, et bizarre universitaire du dehors, sans titres et sans diplômes ; ayant échoué aux épreuves qui ouvrent l’accès de l’Université, il prit d’assaut sur le tard les plus hautes chaires, il en créa de nouvelles pour son usage particulier ; le maître qui s’y installait faisait aussitôt reconnaître des titres qu’il ne tenait que de lui-même : science, éloquence, autorité.

Autre et pire légende, la malveillance de Brunetière, sa prétendue sécheresse. Il est bien rare que la générosité fasse défaut