Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/15

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suite de l’histoire furent dus à de grands pessimistes ; il énumérait ces utiles mécontens, depuis le Christ, il s’efforçait de dégager dans la figure divine les traits qui pouvaient justifier sa thèse. Il s’animait à ces démonstrations ; et soudain, il retombait dans une méditation morose. Elle assombrissait le visage expressif, tourmenté par la pensée ; elle voilait la flamme des yeux fureteurs, marquait davantage le pli d’ironie, au coin des lèvres. Il semblait que sa parole eût creusé à la sortie ce sillon spirituel et triste.

On le laissait ainsi, possédé par son démon des mauvais jours, rongé par un mal d’âme incurable ; quelques heures plus tard, on le retrouvait dans une compagnie que sa gaîté divertissait. Légende aussi, le Brunetière toujours austère, retranché derrière ses vieux livres, séparé du monde et de la vie. Durant ces dernières années, la surcharge des tâches qu’il accumulait sans mesure et les premières atteintes du mal l’avaient condamné à la retraite ; mais avant cette période de déclin, il se répandait volontiers dans la société, il y jouissait du plaisir qu’apportait aux autres sa séduction de parole. Mieux que les amuseurs de profession, il y déchaînait les rires honnêtes ; le causeur étincelant achevait en fantaisies paradoxales sa conférence du matin, il jouait des variations sur l’instrument subtil de sa logique, comme l’archet d’un grand violoniste joue avec le thème d’un scherzo. Il me souvient d’un dîner, — il y a longtemps, — où sa verve éblouit tous les convives. — « Nous mourrons tous… » avait dit quelqu’un ; et Brunetière, sursautant : « C’est possible, mais je vous mets au défi de prouver cette proposition. » — Les argumens s’enchaînaient, spécieux, pour démontrer qu’elle n’avait pas de force probante… Qu’il est navrant aujourd’hui, le souvenir de cet amusement où l’agile dialecticien, encore exubérant d’énergie vitale, bravait l’implacable logicienne qui le guettait déjà !

Son naturel impressionnable et mobile ne lui eût jamais permis de se figer dans une attitude. Passionnément curieux de toutes choses, de la politique, des petits secrets de Paris, des grands secrets de l’humanité en marche dans les diverses parties du monde, il voulait tenir à jour son avertissement universel. Nous discutions un soir sur Voltaire, nous cherchions les raisons de l’indulgence que son siècle accordait à ses plus effrontées palinodies. — « C’est que Voltaire aimait