Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/16

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furieusement la vie, conclut Brunetière : les hommes pardonnent tout à ceux chez qui ils sentent cet amour de la vie, du bien qu’ils prisent par-dessus tous les autres. » Lui aussi, comme le pessimiste conteur de Candide, il avait le goût de cette vie où rien ne le satisfaisait. Attaché au passé par le sens de la tradition et les préférences littéraires, il s’en échappait sans cesse pour bondir dans le présent, pour précipiter sa pensée dans l’avenir. Un pays l’intéressait entre tous, l’Amérique : depuis la mémorable tournée de conférences qu’il y avait faite, il étudiait les problèmes posés dans le Nouveau Monde, il recherchait le rapport qu’on en peut faire aux difficultés ou se débattent nos démocraties. Curiosité de l’esprit, inlassable activité, superbe confiance dans une force qu’il croyait illimitée, soif de gouverner les hommes et leurs idées, attrait du bon soldat pour les nouveaux champs de bataille, — tous ses instincts le stimulaient à tenter de nouvelles expériences ; il eût aimé s’essayer dans tous les rôles sur le théâtre du monde ; il voulait du moins être toujours prêt à y parler sur tout.

Parler ! Son triomphe et sa passion maîtresse, celle dont il est mort. Il faut éclaircir un malentendu qui ne se serait jamais produit, si l’on y eût porté un peu d’attention. A-t-on assez plaisanté le style des écrits de Brunetière, les tours archaïques et compliqués, l’accumulation des incidentes, des qui et des que, la longueur de ces fameuses périodes que l’on citait comme des gageures ! Nombreux étaient les lecteurs, encore plus nombreuses les lectrices, qui goûtaient la saveur du fond et ne digéraient pas la singularité de la forme. — S’est-elle jamais doutée, la caillette offensée par une phrase « trop mal écrite, » qu’elle avait applaudi la veille ou qu’elle applaudirait le lendemain cette même phrase dans une salle de conférences ? Pâmée au pied de la chaire sous le prestige de la voix, elle buvait l’assemblage de mots qui la rebutait sur le papier. La voix débrouillait avec un art infini les méandres des périodes, nuançait les incidentes, rendait sensible à l’oreille la construction logique et savante que l’œil n’avait pas su discerner. Nulle différence entre la langue de l’article et celle du discours ; mais les défauts blâmés chez l’écrivain devenaient qualités pour l’orateur : la foule y prenait un plaisir très semblable à celui qu’elle demande à l’acrobate, d’autant plus applaudi qu’il avance plus longtemps, sur une corde plus longue et plus haute, donnant à