Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/152

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Tout différens au contraire étaient les honoraires, suivant la situation sociale des cliens. Il n’y a pas eu, je pense, dans tout le cours du XIXe siècle une opération qui ait été payée 1 500 000 francs, comme celle de la fistule de Louis XIV en 1687. « Sa Majesté, écrit Dionis, récompensa en roi tous ceux qui lui rendirent service dans cette maladie. En effet, François Félix, le premier chirurgien, qui opéra, reçut 520 000 francs et Bessières, second chirurgien, 100 000 francs ; le premier médecin d’Aquin eut 350 000 francs et Fagon, médecin ordinaire, 200 000 francs. Les aides et apothicaires se partagèrent 168 000 francs, dont 4 000 au garçon de M. Félix.

Cette fistule historique, — la « grande opération » comme on la nomma, — avait durant un an occupé la Cour et l’Europe. La mode alors poussa nombre de gens à se prétendre atteints d’une affection semblable. Pour attirer l’attention du monarque, tout courtisan incommodé ne différait pas à présenter son rectum au chirurgien pour y pratiquer des incisions. Plus de trente voulurent qu’on les opérât et « parurent fâchés lorsqu’on les assura qu’il n’y avait pas nécessité de le faire. » D’ailleurs, il est peu de maladie chirurgicales moins graves que la fistule, ni que l’on guérisse plus simplement. Du sujet seul cette cure, en elle-même banale, tira sa gloire et… son prix.

Pour avoir été en Savoie soigner la duchesse régnante, Juif reçut 188 000 francs et, pour traiter Anne d’Autriche du cancer au sein dont elle mourut, un empirique, appelé de Bar-le-Duc, se fit donner par avance 20 000 francs. Les grands de nos jours sont moins prodigues, mais les riches sont beaucoup plus nombreux et, quoiqu’elles ne dépassent guère 10 000 francs et descendent jusqu’à 2 000, les opérations contemporaines, simples ou compliquées, se trouvent, par leur fréquence, procurer normalement un revenu princier à nos célébrités chirurgicales.

Les domaines contigus de la chirurgie et de la médecine qui, depuis trente ans seulement, ont plusieurs fois varié, empiétaient aussi jadis l’un sur l’autre. Au chirurgien incombait la visite, — — pour une vingtaine de francs, — des malades « soupçonnés de lèpre » et, par assimilation aux « ladres putatifs, » le traitement des syphilitiques, confondus avec eux au moyen âge. C’était encore aux chirurgiens de Saint-Côme que ressortissait au XVIIe siècle cette clientèle spéciale des « avariés ; » c’est entre leurs mains que se remet le duc de Vendôme, deux fois rebelle