Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/190

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travaillez plus que nous, disait l’un à l’autre, nous sommes des porcs, qu’on nous lapide ! » L’enjeu était un bœuf gras qu’on mangeait en commun. A l’époque des semailles, tous les ans, une distribution solennelle de bêches, que les Merina conservaient dans leurs cases comme une décoration, lui permettait de passer lui-même la revue de ses troupes. Lui qui, gradin par gradin, avait élevé son royaume, leur disait en remettant la bêche : « Vous commencerez par acheter un poulet de quelques sous, puis une oie, puis un mouton, un bœuf, et, enfin, un esclave… Si je vous donnais de l’argent, vous le dépenseriez ; vous achèteriez un lamba qui s’userait vite ; au lieu de cela, je vous fais présent d’une bêche : c’est elle qui vous nourrira. » Comme il était resté foncièrement fidèle à la tradition de rudesse ancestrale au point d’interdire l’accès de l’Emyrne à l’Européen, il ne cessait de condamner la vanité du luxe : « Tu portes des bracelets aux chevilles et aux poignets, des perles et des rubans dans les cheveux ; mais, dis-moi, que sert de le parer ainsi si tu as le ventre vide ? » Ainsi encore, énergiquement, il réagissait contre la tendance orientale des Merinas à se parer avec une délicatesse de femmes. Des comices immenses rassemblaient sur les places de Tananarive tous les cultivateurs et les fruits les plus beaux du sol. « Je n’exige rien, avait dit Andriana, ce n’est pas un impôt ; je suis plus riche que vous et n’ai besoin de rien. C’est un témoignage spontané d’affection que je vous demande : le fruit de votre travail, l’œuvre de vos mains, voilà ce que j’aime. »

De tous les rebords de la terre les Merinas accouraient à ces fêtes, dans des lambas couleur de rouille, la chevelure couronnée de fleurs écartâtes, de feuilles et de lianes ; les femmes, aux tresses lisses et lourdes, venaient dans leurs voiles blancs, laissant pendre de leurs doigts des grappes pâles de daturas ; les mains des enfans étaient pleines de corolles rosées. Dans un palanquin on voyait une fois arriver, soutenu par huit hommes, une racine de manioc énorme qu’avait obtenue l’effort d’un planteur. Les sobikas de paille déversaient en piles sur les nattes fines toutes les variétés précieusement maniées du riz madécasse, les oranges, les ananas, les mangues, les fruits qui mûrissent avec les couleurs orangées de l’aurore et ceux qui ont l’éclat sombre du soleil couchant sur la terre pourpre. Au milieu d’un peuple fervent qui, suspendant son bavardage bruissant, courbait le