Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/257

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jambes, secoué et perdant l’équilibre à chaque cahot pour donner de la tête à droite ou à gauche. Nous avions à peine fait dix pas qu’il commença à se plaindre. Je renchéris sur ses plaintes, parce que l’idée me vint que, si nous retournions à ta maison, je me retrouverais en liberté de faire de nouveau ce que je voudrais. En effet, nous n’étions pas encore hors de la barrière, qu’il déclara qu’il lui était impossible d’y tenir, et me demanda de renvoyer au lendemain et de chercher une autre manière de voyager. J’y consentis, je le ramenai à son hôtel, et me voilà chez moi à onze heures du soir, ayant dix ou douze heures pour délibérer. Je n’en mis pas autant à me décider à une folie beaucoup plus grave et beaucoup plus coupable qu’aucune de celles que j’avais encore faites. Je ne l’envisageai pas ainsi. J’avais la tête tournée et par la crainte de revoir mon père et par tous les sophismes que j’avais répétés et entendu répéter sur l’indépendance. Je me promenai une demi-heure dans ma chambre, puis prenant une chemise et mes trente louis, je descendis l’escalier, je demandai le cordon, la porte s’ouvrit, je sautai dans la rue. Je ne savais point encore ce que je voulais faire. En général, ce qui m’a le plus aidé dans ma vie à prendre des partis très absurdes, mais qui semblaient du moins supposer une grande décision de caractère, c’est précisément l’absence complète de cette décision, et le sentiment que j’ai toujours eu, que ce que je faisais n’était rien moins qu’irrévocable dans mon esprit. De la sorte, rassuré par mon incertitude même sur les conséquences d’une folie que je me disais que je ne ferais peut-être pas, j’ai fait un pas après l’autre et la folie s’est trouvée faite.

Cette fois, ce fut absolument de cette manière que je me laissai entraîner à ma ridicule évasion. Je réfléchis quelques instans à l’asile que je choisirais pour la nuit, et j’allai demander l’hospitalité à une personne de vertu moyenne que j’avais connue au commencement de l’hiver. Elle me reçut avec toute la tendresse de son état. Mais je lui dis qu’il ne s’agissait point de ses charmes, que j’avais une course de quelques jours à faire, à une cinquantaine de lieues de Paris et qu’il fallait qu’elle me procurât une chaise de poste à louer pour le lendemain, d’aussi bonne heure qu’elle le pourrait. En attendant, comme j’étais fort troublé, je voulus prendre des forces, et j’en demandai au vin de Champagne dont quelques verres m’ôtèrent le peu qui me restait de la faculté de réfléchir. Je m’endormis ensuite d’un sommeil