Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/258

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assez agité, et quand je me réveillai, je trouvai un sellier qui me livra une chaise à tant par jour, sans prendre d’informations sur ma route, et en se bornant à me faire signer une reconnaissance que je signai d’un nom en l’air, étant bien décidé à lui renvoyer sa voiture de Calais. Ma demoiselle m’avait aussi commandé des chevaux de poste. Je la payai convenablement et je me trouvai allant ventre à terre en Angleterre avec vingt-sept louis dans ma poche, sans avoir eu le temps de rentrer en moi-même un seul instant. En vingt-deux heures, je fus à Calais. Je chargeai M. Dessin de renvoyer ma chaise à Paris et je m’informai d’un paquebot. Il en partait un à l’heure même. Je n’avais point de passeport, mais dans cet heureux temps, il n’y avait point toutes les difficultés dont chaque démarche a été hérissée, depuis que les Français, en essayant d’être libres, ont établi l’esclavage chez eux et chez les autres. Un valet de louage se chargea pour six francs de remplir les formalités nécessaires, et, trois quarts d’heure après mon arrivée à Calais, j’étais embarqué.

J’arrivai le soir à Douvres, je trouvai un compagnon de voyage qui voulait se rendre à Londres, et le matin du jour suivant, je me trouvai dans cette immense ville, sans un être que j’y connusse, sans un but quelconque, et avec quinze louis pour tout bien. Je voulais d’abord aller loger dans une maison où j’avais demeuré quelques jours à mon dernier passage à Londres. J’éprouvais le besoin de voir un visage connu. Il n’y avait pas de place : mais on m’en procura une autre assez près. Mon premier soin, une fois logé, fut d’écrire à mon père. Je lui demandai pardon de mon étrange escapade, que j’excusai du mieux que je pus ; je lui dis que j’avais horriblement souffert à Paris, que j’étais surtout excédé des hommes ; je fis quelques phrases philosophiques sur la fatigue de la société et sur le besoin de la solitude. Je lui demandai la permission de passer trois mois en Angleterre dans une retraite absolue, et je finis par une transition vraiment comique, sans que je m’en aperçusse, par lui parler de mon désir de me marier et de vivre tranquille avec ma femme auprès de lui.

Le fait est que je ne savais trop qu’écrire, que j’avais en effet un besoin véritable de me reposer de six mois d’agitation morale et physique, et que, me trouvant pour la première fois complètement seul et complètement libre, je brûlais de jouir de