Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/266

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alléguée. Il ne tenait donc qu’au propriétaire du cheval de me faire poursuivre ou de mettre mon signalement dans les journaux. J’aurais infailliblement été arrêté, traduit en justice, et peut-être condamné à la déportation dans les Iles ; ou tout au moins, j’aurais subi un procès pour vol, ce qui, même en supposant que j’eusse été absous, n’en aurait pas moins été fort désagréable et, vu mon escapade, aurait produit partout où l’on en était instruit un effet affreux. Enfin cela n’arriva pas. Le maître du cheval fut d’abord un peu étonné. Mais il alla alors à Wadenho où par bonheur il trouva M. Bridges qui arrivait, et qui, sur un mot que je lui avais adressé, répondit de mon retour.

Quant à moi, ne me doutant de rien, je fis le premier jour une vingtaine de milles, et je couchai à Kettering, petit village du Leicestershire, autant qu’il m’en souvient. Ce fut alors que commença vraiment et pour la première fois le bonheur d’indépendance et de solitude que je m’étais promis si souvent. Jusqu’alors, je n’avais fait qu’errer sans plan fixe, et mécontent d’un vagabondage que je trouvais avec raison ridicule et sans but. Maintenant j’avais un but, bien peu important, si l’on veut, car il ne s’agissait que d’aller faire à des amis de collège une visite de quinze jours. Mais enfin, c’était une direction fixe, et je respirais de savoir quelle était ma volonté. J’ai oublié les différentes stations que je fis en route, sur mon mauvais petit cheval blanc ; mais ce dont je me souviens, c’est que toute la route fut délicieuse. Le pays que je traversai était un jardin. Je passai par Leicester, par Derby, par Buxton, par Shortley, par Kendall, par Carlisle. De là j’entrai en Ecosse et je parvins à Edimbourg. J’ai eu trop de plaisir dans ce voyage, pour ne pas chercher à m’en retracer les moindres circonstances. Je faisais de trente à cinquante milles par jour. Les deux premières journées j’avais un peu de timidité dans les auberges. Ma monture était si chétive que je trouvais que je n’avais pas l’air plus riche, ni plus gentlemanlike que lorsque, je voyageais à pied, et je me souvenais de la mauvaise réception que j’avais éprouvée en cheminant de la sorte. Mais je découvris bientôt qu’il y avait pour l’opinion une immense différence entre un voyageur à pied et un voyageur à cheval. Les maisons de commerce en Angleterre ont des commis qui parcourent ainsi tout le royaume pour visiter leurs correspondans. Ces commis vivent très bien et font beaucoup de dépense dans les auberges, en sorte qu’ils y sont