Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/272

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accompagné dans toutes mes courses fut la victime de cette dernière folie. Quand je dis dernière, je parle de celles que je fis en Angleterre d’où je partis le lendemain. Il succomba à la fatigue à quelques milles de Douvres. Je le confiai presque mourant à un postillon avec un billet pour Kentish, dans lequel je lui disais que, comme il traitait ses amis comme des chiens, je me flattais qu’il traiterait ce chien comme un ami. J’ai appris plusieurs années après que le postillon s’était acquitté de ma commission et que Kentish montrait le chien à un de mes cousins qui voyageait en Angleterre, en lui disant que c’était un gage de l’amitié intime et tendre qui le réunissait pour toujours à moi. En 1794, ce Kentish s’est avisé de m’écrire sur le même ton, en me rappelant les délicieuses journées que nous avions passées ensemble en 1787. Je lui ai répondu assez sèchement, et je n’en ai plus entendu parler.

Au moment où je mettais pied à terre à Douvres, un paquebot allait partir pour Calais. J’y fus reçu et le 1er octobre, je me retrouvai en France. C’est la dernière fois jusqu’à présent que j’ai vu cette Angleterre, asile de tout ce qui est noble, séjour de bonheur, de sagesse et de liberté, mais où il ne faut pas compter sans réserve sur les promesses de ses amis de collège. Du reste, je suis un ingrat. J’en ai trouvé vingt bons pour un seul mauvais. A Calais nouvel embarras. Je calculai que je n’avais aucun moyen d’arriver à Bois-le-Duc, où était mon père, avec le reste de mes dix guinées. Je sondai M. Dessin, mais il était trop accoutumé à des propositions pareilles de la part de tous les aventuriers allant en Angleterre ou en revenant pour être très disposé à m’entendre. Je m’adressai enfin à un domestique de l’auberge qui, sur une montre qui valait dix louis, m’en prêta trois, ce qui n’assurait pas encore mon arrivée. Puis je me remis à cheval pour aller nuit et jour jusqu’à l’endroit où je n’avais à attendre que du mécontentement et des reproches. En passant à Bruges, je tombai entre les mains d’un vieux maître de poste qui, sur ma mine, avisa avec assez de pénétration qu’il pourrait me prendre pour dupe. Il commença par me dire qu’il n’avait pas de chevaux et qu’il n’en aurait pas de plusieurs jours, mais il offrit de m’en procurer à un prix excessif. Le marché fait, il me dit que le maître des chevaux n’avait pas de voiture. C’était un nouveau marché à faire ou l’ancien à payer. Je pris le premier parti. Mais quand je croyais tout