Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/273

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arrangé, il ne se trouva pas de postillon pour me conduire et je n’en obtins un qu’à des conditions tout aussi exorbitantes. J’étais tellement dévoré au fond du cœur de pensées tristes, et sur le désespoir dans lequel je me figurais mon père, dont les dernières lettres avaient été déchirantes, et sur la réception que j’allais éprouver, et sur la dépendance qui m’attendait et dont j’avais perdu l’habitude, que je n’avais la force de me fâcher ni de disputer sur rien. Je me soumis donc à toutes les friponneries du coquin de maître de poste, et enfin je me remis en route, mais je n’étais pas destiné à aller vite. Il était environ dix heures quand je partis de Bruges abîmé de fatigue. Je m’endormis presque tout de suite. Après un assez long somme, je me réveillai, ma chaise était arrêtée, et mon postillon avait disparu. Après m’être frotté les yeux, avoir appelé, crié, juré, j’entendis à quelques pas de moi un violon. C’était dans un cabaret où des paysans dansaient et mon postillon avec eux de toutes ses forces.

A la poste avant Anvers, je me trouvais, grâce à mon fripon de Bruges, hors d’état de payer les chevaux qui m’avaient conduit, et pour cette fois, je ne connaissais personne. Il n’y avait personne non plus qui parlait français, et mon assez mauvais allemand était presque inintelligible. Je tirai une lettre de ma poche, et je tâchai de faire comprendre par signes au maître de poste que c’était une lettre de crédit sur Anvers. Comme heureusement personne ne pouvait la lire, on me crut, et j’obtins qu’on me conduirait jusque-là, en promettant, toujours par signes, de payer tout ce que je me trouvais devoir. A Anvers, il fallut encore que mon postillon me prêtât de l’argent pour payer un bac, et je me fis conduire à l’auberge. J’y avais logé plusieurs fois avec mon père. L’aubergiste me reconnut, paya ma dette et me prêta de quoi continuer ma route. Mais il m’avait pris une telle peur de manquer d’argent que, pendant que l’on mettait les chevaux, je courus chez un négociant que j’avais vu à Bruxelles, et que je me fis donner encore quelques louis, quoique, selon toutes les probabilités, ils dussent m’être fort inutiles. Enfin le lendemain, j’arrivai à Bois-le-Duc. J’étais dans la plus horrible angoisse, et je restai quelque temps sans avoir la force de me faire conduire au logement que mon père habitait. Il fallut pourtant prendre mon courage à deux mains et m’y rendre, Pendant que je suivais le guide qu’on m’avait donné,