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des forts de Paris. Il s’y rendit aussitôt et nous allions le rejoindre lorsque la guerre d’Italie fut déclarée.

Cette résolution de Napoléon III, qui devait avoir de si graves conséquences, nous atteignait déjà en nous dispersant. C’est alors que s’ouvrit la correspondance qui est la trame de ce récit et son principal intérêt.

Mlle Le Brieux à M. Robert Le Brieux, à Brest.

24 avril 1859.

Notre père est arrivé hier soir à huit heures pour nous chercher, mais les bruits de guerre nous avaient donné une telle inquiétude que ce retour fut sans joie. Cependant il nous rassura par sa tranquillité et nous causâmes de bien des choses, de toi surtout.

A minuit, on lui apporta une dépêche. En la lisant, il devint très pâle et nous dit brièvement : « Je vais en Italie, sous les ordres du maréchal Baraguay d’Hilliers qui commande le 1er corps d’armée. Je pars à six heures avec mes hommes. »

C’était la foudre tombant sur notre tête : à six heures, tout de suite !… Nous n’osions pas lui parler, ni pleurer ; il ne l’aurait pas permis. Avec une surprenante netteté de vues, il décida ce qui nous concernait, prévoyant tout. Ni ma mère ni moi ne semblions l’entendre, le comprendre, restant debout en face de lui, inertes, les bras tombés : « Résignez-vous, dit-il, comme je me soumets moi-même ; vous ne voudriez peut-être pas m’empêcher d’aller à mon devoir ? » Non, sans être femmes romaines, cette pensée ne nous vint pas.

L’heure s’avançait ; il fallait pourvoir aux préparatifs du départ, mais, à chaque instant, on s’interrompait pour lui demander un conseil, lui dire un mot ou simplement le regarder… A l’aube, nous descendons avec lui sans savoir où il allait et, inconscientes comme des somnambules, nous le suivons à l’église déserte où il entra en nous faisant signe : il avait été convenu avec l’officier porteur de la fatale dépêche qu’une messe serait dite à quatre heures. Ce jour-là, c’était la fête de Pâques !…

L’église était ouverte. M. l’abbé Billard, depuis évêque de Carcassonne, montait à l’autel. A quelques pas, M. G. de Lo.., capitaine adjudant-major, était agenouillé à côté de sa jeune femme, tous deux saisis de douleur, mais pleins de foi. Jamais