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LA CRISE SARDINIÈRE




« La Faim est venue faire son tour en Bretagne, — la Faim Noire ! Ses os saillent à travers sa peau ; — ses dents claquent avec le bruit que font les galets — roulés sur la grève par une grande marée. — Blême est sa face et ses yeux brillans lui donnent l’aspect d’un spectre horrible. — Sur sa tête une coiffe sale, autour de son corps une guenille — et sur le front une mèche de cheveux gris embroussaillés, — elle est venue, la mégère impitoyable, malédictions et souffrances plein son tablier… »

L’étrange et sinistre complainte ! D’où sort cette voix grelottante ? De quel romancero de misère ? Ainsi devaient chanter, au temps des grandes famines médiévales, les successeurs efflanqués des Gwenc’hlan et des Taliésin. M. Le Carguet, l’auteur du beau poème dont j’ai traduit les premières strophes, est pourtant de nos contemporains immédiats. Son bardit porte la date de décembre 1902 ; il s’appelle An Naon-Du, la Faim Noire, — un titre qui fait froid aux os. Mais voici quatre ans passés qu’on ne pêche plus, — ou presque plus, — de sardines en Bretagne. En 1901 déjà, le poisson avait « donné quelques inquiétudes. » Les bancs de sardines rallient généralement nos baies au commencement de juin et, cette année-là, ils ne les visitèrent qu’à la fin de juillet. En 1902, ce fut plus grave encore : tout juin et juillet s’écoulèrent sans sardines. Les bateaux, pour être plus vite rendus sur la gleurre (lieu de pêche), passaient la nuit au large. Mais la mauvaise chance, la bodj, démon femelle assez mal défini qui