Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/439

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disait la Fédération, « avec les filets actuels et des rogues de bonne qualité, les marins prennent du poisson quand il y en a ; » parce que « l’emploi d’un engin nouveau ne changerait en rien la situation dans une mauvaise année ; » parce que « tout essai de ce genre ferait renaître la discorde parmi les marins pécheurs. » Aucune de ces raisons ne supporte l’examen et les deux premières au moins sont contredites par l’expérience de quatre années consécutives. Encore faut-il savoir gré à la Fédération de n’avoir pas repris à son compte les antiques argumens : la senne « fatigue » la sardine ; la senne dépeuple les fonds ; la senne détruit le frai, etc., etc.

Il n’est même pas sûr que la crainte de l’avilissement des prix, en cas de surabondance du poisson, ni celle des réductions de personnel que l’emploi des filets perfectionnés imposerait dans l’armement [1], soient, comme on l’a dit, les raisons de derrière la tête des pêcheurs sardiniers. « La pêche à la rogue, observe M. Th. Le Gall, est à la portée du premier inscrit maritime venu ; l’adoption de la senne, elle, établit aussitôt entre les pêcheurs un handicapement sensible. Si l’on tient compte que les fins pêcheurs, actifs ou tenaces, sont dans tout port sardinier la très petite minorité, le fait n’étonnera pas que la grande majorité des pêcheurs ait demandé à l’État de lier au sort de la masse celui du groupe restreint des marins intelligens et mieux doués qui s’enrichissent à vue d’œil sous ses regards jaloux. Pour le pêcheur breton, la mer est la propriété commune des inscrits maritimes, le champ indivis à exploiter. C’est cet état d’âme qui l’a dressé contre un engin qui assurait

  1. « Je tiens à attirer votre attention, m’écrivait à la date du 4 décembre dernier M. de Thézac, sur l’argument très sérieux et très sincère que voici : « Actuellement, disent les pécheurs, nous sommes des milliers que la mer fait vivre ( ? ) et qui pouvons gagner à peu près notre pain. Avec le chalutage à vapeur, les grandes sennes, il n’y aura plus de travail pour tout le monde. Donc il n’en faut pas. » Les pécheurs qui parlent ainsi obéissent à un sentiment de solidarité indiscutable. » — Sans doute. Mais le chalutage à vapeur est une chose et les grandes sennes une autre. Le chalutage à vapeur, mal surveillé, pourrait l’être beaucoup mieux et sa zone d’exercice reportée à cinq ou six milles de la côte : la drague en effet ne détruit peut-être pas autant de poisson qu’on le dit ; il est certain pourtant qu’elle épouvante le poisson et finit par le chasser vers le large. Quant aux grandes sennes, personne ne parle de les rétablir et l’Union des fabricans n’a en vue, et seulement dans certains cas déterminés, que les petites sennes et les filets tournans. Le nombre des pécheurs sardiniers s’est exagérément développé en ces dernières années : il y a pléthore, soit. Mais, en 1818 et 1882, la pléthore dont on se plaint aujourd’hui n’existait pas, et les pécheurs ne s’en montraient pas moins hostiles à l’emploi des engins perfectionnés.