Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/452

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même, et si le spectacle des progrès incessans de son esprit a son intérêt, c’est en la prenant par un autre biais qu’on aurait donné à l’étude toute sa signification et sa portée. En effet, Fontenelle n’est pas un de ces hommes de génie dont l’originalité s’impose à une époque et parfois la détourne de son cours, pour la jeter impérieusement dans des voies imprévues. Il est bien plutôt l’homme extrêmement intelligent, qui comprend l’époque où il vit et qui, en lui expliquant à elle-même le sens où elle tend, fait qu’elle s’y engage plus avant. Et cette époque dure littéralement tout un siècle, le signe le plus incontestable que Fontenelle ait donné de son esprit ayant été de vivre presque centenaire ! Et ce siècle est celui où s’opère une des révolutions les plus complètes qu’il y ait dans l’histoire de l’esprit humain ! Les contemporains ne s’y étaient pas trompés. Grimm écrivait : « M. de Fontenelle, qui vient de finir sa carrière, est un de ces hommes rares qui, témoins pendant un siècle de toutes les révolutions de l’esprit humain, en a lui-même opéré quelques-unes et préparé les causes de plusieurs autres. » Et pour Garat, le prodige de cette « étonnante destinée » est qu’une si longue vie, partagée presque par égales moitiés entre les deux siècles, ait été « le scandale de l’un et la lumière de l’autre [1]. » Une histoire de Fontenelle devrait donc être, autant au moins que de lui-même, une histoire de son temps. Elle devrait nous transporter dans chacune de ces coteries dont Fontenelle a été tour, à tour ou tout ensemble, l’écho ou l’oracle. Elle devrait nous montrer, flottant dans l’air et diffuses, ces idées qu’il recueille, dégage, précise et transmet à d’autres qui les amplifieront au risque de les dénaturer. Elle devrait, non seulement à travers ses œuvres, mais à travers les incidens de sa vie et le cercle de ses amitiés, nous faire apercevoir les changemens successifs d’une société qu’il avait commencé par scandaliser et qui finissait par le suspecter de timidité.

Son premier milieu lui est imposé par ses origines et par sa famille. Neveu des Corneille, hébergé, quand il vient à Paris, par son oncle Thomas, il fait partie de cette société du Mercure qui commence la lutte contre l’esprit dominant du XVIIe siècle. Cette première direction fut pour lui décisive. Il contracta dès lors quelques-uns de ses pires défauts, sans doute ; mais ces défauts ne contribuèrent pas médiocrement à le mettre sur la voie du succès et ils l’aidèrent à manifester sa véritable originalité. Il est curieux de relire, à ce point de vue, le portrait tracé par La Bruyère et d’y noter plus d’un trait de

  1. Garat, Mémoires historiques sur M. Suard, liv. II.