Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/453

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satire qui se convertirait aisément en éloge. Ce « bel esprit » que l’auteur des Caractères reproche à Cydias signifie d’abord sa « préciosité ; » mais ce courant précieux qui, en dépit de Molière, de Boileau, de Racine et par-dessus leur œuvre, va reprendre toute sa force, est celui qui portera l’écrivain nouveau venu et le mettra en réputation. Par ce mot La Bruyère désigne encore l’extraordinaire aptitude de ce souple esprit à aborder tous les sujets, vers ou prose, stances, idylle, élégie : il y aurait pu ajouter certaines matières que la littérature jusqu’alors n’avait pas admises. Mais il ne soupçonne pas que cette souplesse pourra être la qualité éminente de « l’honnête homme » de demain, et que l’universalité de l’esprit pourra devenir la marque à laquelle on reconnaîtra l’écrivain du prochain siècle. Cydias est le causeur de salon : « Fade discoureur qui n’a pas mis plutôt le pied dans une assemblée qu’il cherche quelques femmes auprès de qui il puisse s’insinuer, se parer de son bel esprit ou de sa philosophie. » La Bruyère ne devine pas que ces succès de salon deviendront le plus utile moyen de propagande pour des idées qui sont près de renouveler la face de la société, et que les femmes vont être pour l’aimable philosophe, ou, comme dira J.-B. Rousseau, pour « le pédant le plus joli du monde » les plus précieuses auxiliaires. Surtout, et c’est son principal grief contre Cydias, La Bruyère distingue chez Fontenelle un goût insupportable pour les opinions singulières et pour le sens propre. « Différent de ceux qui, convenant des principes et connaissant la raison ou la vérité qui est une, s’arrachent la parole l’un à l’autre pour s’accorder sur leurs sentimens, il n’ouvre la bouche que pour contredire… Soit qu’il parle ou qu’il écrive, il ne doit pas être soupçonné d’avoir en vue, ni le vrai, ni le faux, ni le raisonnable, ni le ridicule : il évite uniquement de donner dans le sens des autres et d’être de l’avis de quelqu’un. » C’est ici le grand point. Le XVIIe siècle avait été le siècle du sens commun et de l’autorité ; il avait eu le culte de la tradition, que celle-ci imposât le respect pour les anciens ou la soumission à la vérité religieuse. Le temps était venu de ne plus chômer les vieux saints. Peu à peu l’idée cartésienne se faisait jour, d’après laquelle, toute vérité étant reconnaissable à son évidence, chacun peut, par les lumières de sa seule raison, décider du vrai ou du faux. Et une première ferveur d’indiscipline éclatait par la déclaration de guerre aux anciens. Fontenelle ne manque pas d’être un de ces modernes qui ont pour eux les femmes, les mondains, les ignorans, en un mot, tout le monde. Le dessein de ses Dialogues des Morts est justement de