Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/461

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Laissons de côté la part qu’a pu avoir dans la préciosité du théâtre de Marivaux, ou dans le « libertinage » des Lettres persanes, l’exemple de Fontenelle, en qui, au surplus, il y a toujours eu du Cydias, il reste que son influence n’est étrangère à aucune des œuvres importantes du siècle avant Rousseau. Elle est dans l’Esprit des Lois comme dans l’Essai sur les Mœurs, comme dans les Époques de la Nature. Elle est plus encore dans un certain état de l’opinion vers 1750, à l’époque où commence à paraître l’Encyclopédie. Et c’est pourquoi les lignes de la Préface où d’Alembert rend hommage à Fontenelle, ne sont que la juste reconnaissance d’une dette.

Après cela, s’étonnera-t-on que Fontenelle ne soit tout de même qu’un personnage de second plan et que ses nouveaux biographes hésitent, comme faisait le bon disciple Trublet, à l’instant de le qualifier d’homme de génie ? Il se peut qu’il lui ait manqué une certaine dose d’enthousiasme, de conviction et de foi, sinon dans ses idées, du moins dans leur efficacité. Mais il faut tenir compte des dates ; à l’époque où a vécu Fontenelle, cet air de négligence et de détachement, cette mesure, cette réserve et cette discrétion même ont été les conditions sans lesquelles son action eût risqué de manquer son effet. L’essentiel, pour ne pas compromettre l’œuvre de l’avenir, était de ne pas trop se hâter. C’est Fontenelle qui [a écrit : « Les choses fort établies ne peuvent être attaquées que par degrés. » On voulait autour de lui aller trop vite et brusquer les choses c’était le danger, et il le sentait bien. « N’est-il pas vrai, lui demandait l’impétueuse Mme Geoffrin, que j’ai souvent raison ? — Oui, lui répondit Fontenelle, mais vous l’avez trop tôt… Voilà, ajoutait Suard, ce que je crois que Fontenelle aurait dit souvent à quelques-uns de ses disciples. S’il n’eût pas trouvé que leur raison allât trop loin, il aurait trouvé qu’elle allait trop vite. » Ce fut le grand art de Fontenelle et ce fut peut-être l’un des principaux services qu’il rendit aux philosophes et aux Encyclopédistes : il contint leur zèle, il modéra leur impatience ; il les força d’attendre et les contraignit, par son exemple comme par son autorité, à ne pas engager la bataille avant l’heure où elle pouvait être gagnée.


RENE DOUMIC.