Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/79

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voulus me donner la gloire d’avoir une maîtresse. Je choisis une fille d’une assez mauvaise réputation et dont la mère avait, dans je ne sais quelle occasion, fait à la Margrave je ne sais quelles impertinences. Le bizarre de la chose c’est que, d’un côté, je n’aimais point cette fille, et que, de l’autre, elle ne se donna point à moi. Je suis le seul homme vraisemblablement auquel elle ait résisté. Mais le plaisir de faire et d’entendre dire que j’entretenais une maîtresse me consolait, et de passer ma vie avec une personne que je n’aimais point et de ne pas posséder la personne que j’entretenais. La Margrave fut très offensée de ma liaison à laquelle ses représentations ne firent que m’attacher davantage. Ces représentations remplissaient mon but qui était qu’on parlât de moi. En même temps, la mère de ma prétendue maîtresse toujours pleine de haine contre la Margrave, et flattée de l’espèce de rivalité qui s’était établie entre une princesse et sa fille, ne cessait de me pousser à toutes sortes de procédés offensans contre la Cour. Enfin la Margrave perdit patience et me fit défendre de paraître chez elle. Je fus d’abord très affligé de ma disgrâce, et je tentai de reconquérir la faveur que j’avais pris à tâche de perdre. Je ne réussis pas. Tous ceux que cette faveur avait empêchés de dire du mal de moi s’en dédommagèrent. Je fus l’objet d’un soulèvement et d’un blâme général. La colère et l’embarras me firent encore faire quelques sottises. Enfin, mon père, instruit de tout ce qui se passait par la Margrave, m’ordonna de le rejoindre à Bruxelles, et nous partîmes ensemble pour Edimbourg. Nous arrivâmes dans cette ville le 8 juillet 1783. Mon père y avait d’anciennes connaissances, qui nous reçurent avec tout l’empressement de l’amitié et toute l’hospitalité qui caractérise la nation écossaise. Je fus placé chez un professeur de médecine qui tenait des pensionnaires.

Mon père ne séjourna que trois semaines en Ecosse. Après son départ, je me mis à l’étude avec une grande ferveur, et alors commença l’année la plus agréable de ma vie. Le travail était à la mode parmi les jeunes gens d’Edimbourg. Ils formaient plusieurs réunions littéraires et philosophiques : je fus de quelques-unes, et je m’y distinguai comme écrivain et comme orateur, quoique dans une langue étrangère. Je contractai plusieurs liaisons très étroites avec des hommes qui, pour la plupart, se sont fait connaître en avançant en âge ; de ce nombre sont Mackintosh, actuellement grand-juge à Bombay, Laïng, un des meilleurs continuateurs de Robertson, etc. Parmi tous ces jeunes