Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/86

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La conversation roula comme à l’ordinaire sur les ridicules de tous ceux que nous voyions tous les jours. Après m’être bien moqué de chacun l’un après l’autre, je pris tout à coup celui avec lequel j’avais causé par la main, et je lui dis : « Je vous ai bien fait rire aux dépens de tous nos amis, mais n’allez pas croire que, parce que je me suis moqué d’eux avec vous, je sois tenu à ne pas me moquer de vous avec eux ; je vous avertis que nous n’avons point fait ce traité. » Le jeu qui m’avait déjà causé tant de peines, et qui m’en a tant causées depuis, vint troubler ma vie et gâter tout ce que la bonté de mon père avait fait pour moi. J’avais connu en Suisse chez Mme Trevor une vieille Française, Mme de Bourbonne, joueuse à l’excès, d’ailleurs bonne femme et assez originale : elle jouait en voiture, elle jouait au lit, elle jouait au bain, le matin, la nuit, le soir, toujours et partout, quand elle le pouvait. J’allai la voir à Paris, elle y avait tous les jours un quinze, et je m’empressai d’en être. J’y perdais régulièrement tout ce que j’apportais, et j’y apportais tout ce qu’on me payait par ordre de mon père et tout ce que je pouvais emprunter, ce qui heureusement n’était pas très considérable, quoique je ne négligeasse aucun moyen de faire des dettes. Il m’arriva à ce sujet une aventure assez plaisante, avec une des plus vieilles femmes de la société de Mme Suard. C’était Mme Saurin, femme de Saurin le philosophe et l’auteur de Spartacus, elle avait été fort belle et s’en souvenait toute seule, car elle avait soixante-cinq ans. Elle m’avait témoigné beaucoup d’amitié, et bien que j’eusse le tort de me moquer un peu d’elle, j’avais en elle plus de confiance qu’en toute autre personne à Paris. Un jour je venais de perdre chez Mme de Bourbonne tout l’argent que j’avais, et tout ce que j’avais pu jouer sur parole ; embarrassé de payer, je m’avisai de recourir à Mme Saurin pour qu’elle me prêtât ce qui me manquait. Mais désapprouvant moi-même la démarche que je faisais, je lui écrivis au lieu de lui en parler, et je lui fis dire que je viendrais prendre sa réponse dans l’après-dînée. J’y fus en effet, je la trouvai seule. Ma timidité naturelle, augmentée par la circonstance, fit que j’attendis longtemps qu’elle me parlât de mon billet ; enfin, comme elle ne m’en disait pas un mot, je me déterminai à rompre le silence, et je commençai en rougissant, en baissant les yeux, et d’une voix fort émue : « Vous serez peut-être étonnée, lui dis-je, de la démarche que je fais, je serais bien fâché de vous avoir donné contre moi des impressions défavorables par une chose que je