Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/87

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ne vous aurais pas confiée, si votre affection si douce pour moi ne m’y avait encouragée ; l’aveu que je vous ai fait et dont votre silence me fait craindre que vous ne soyez blessée, m’a été arraché par un mouvement irrésistible de confiance en vous. » Je disais tout cela en m’arrêtant à chaque mot, et sans regarder Mme Saurin. Comme pourtant elle ne répondait point, je levai les yeux, et je vis par son air de surprise qu’elle ne concevait rien à ma harangue.

Je lui demandai si elle n’avait pas reçu ma lettre. Il se trouva que non. Me voilà bien plus interdit, et j’aurais volontiers repris toutes mes paroles, sauf à trouver d’autres moyens de sortir de l’embarras où je me trouvais. Mais il n’y avait plus de ressources. Il fallait achever. Je repris donc : « Vous avez été si bonne pour, moi, vous m’avez témoigné tant d’intérêt. Peut-être en ai-je trop présumé. Mais il y a des momens où la tête d’un homme se perd. Je ne me consolerais jamais si j’avais porté atteinte à votre amitié. Permettez-moi de ne plus vous parler de cette malheureuse lettre. Laissez-moi vous cacher ce qui ne m’était échappé que dans un moment de trouble. — Non, me dit-elle, pourquoi doutez-vous de mon cœur ? Je veux tout savoir, achevez, achevez. » Et elle couvrit de ses mains son visage, et elle tremblait de tout son corps. Je vis clairement qu’elle avait pris tout ce que je venais de lui dire pour une déclaration d’amour. Ce quiproquo, son émotion, et un grand lit de damas rouge qui était à deux pas de nous, me jetèrent dans une inexprimable terreur. Mais je devins furieux comme un poltron révolté et je me hâtai de dissiper l’équivoque. « Au fond, lui dis-je, je ne sais pourquoi je vous ennuie si longtemps d’une chose fort peu importante. J’ai eu la sottise de jouer, j’ai perdu un peu plus que je n’ai en ce moment, et je vous ai écrit pour savoir si vous pourriez me rendre le service de me prêter ce qui me manque pour m’acquitter. » Mme Saurin resta immobile. Ses mains descendirent de son visage qu’il n’était plus nécessaire de couvrir. Elle se leva sans mot dire et me compta l’argent que je lui avais demandé. Nous étions si confondus, elle et moi, que tout se passa en silence. Je n’ouvris même pas la bouche pour la remercier. TOME XXXVII. — 1907. 6