Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/95

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les personnages qu’il lui emprunte son originalité se manifeste. Thaïs est la courtisane après fortune faite ; enrichie par un de ses amans, qui lui a laissé son héritage, elle veut conquérir la considération. Sans doute elle ne renonce pas tout à fait à son ancien métier : elle sait que l’opinion n’est pas assez sévère pour l’exiger ; seulement elle le fera de manière à pouvoir être reçue dans la clientèle et la confiance (in clientelam et fidem) d’une famille honorable. Sa situation est à peu près celle d’une personne du demi-monde, qui, pour être acceptée de la bonne société, se ménage des liaisons utiles parmi les gens bien posés et se met dans les bonnes œuvres. Elle a recueilli chez elle une très belle jeune fille, qu’elle sait être de naissance libre. Elle la protège, elle veille sur elle, elle en écarte soigneusement les amoureux, pour la rendre à ses parens honnête et pure, quand elle les aura découverts, et se faire honneur de cette bonne action. Malheureusement la jeune fille a été remarquée par Chéréa, un éphèbe de dix-huit ans, qui fait son service militaire à l’arsenal d’Athènes. Parmi les amoureux que nous peint le théâtre antique, Chéréa a sa physionomie propre ; il est comme une première épreuve du Chérubin de Beaumarchais. Térence l’appelle « un appréciateur élégant de la beauté des femmes [1] » et nous dit qu’il a déjà son système sur elles. La mode, à ce moment, est aux femmes pâles, sveltes, fluettes. Dès qu’une mère athénienne s’aperçoit que sa fille prend quelque embonpoint, elle l’empêche de manger, elle lui déprime les épaules, lui resserre la poitrine, et « de peur qu’elle ne tourne à l’athlète, elle la rend mince comme un jonc. » Ces précautions ne sont pas du goût de Chéréa ; il préfère à tout « des couleurs naturelles, un corps robuste, où circule la vie [2] ; » et c’est parce qu’il trouve ces qualités chez la pupille de Thaïs qu’il en est devenu tout d’un coup si éperdument épris. Voilà ce qu’a fait Térence, dans l’Eunuque, des personnages de la courtisane et de l’amoureux. Il a traité de la même manière le parasite et le soldat fanfaron. Jusque-là il s’était abstenu d’introduire dans son théâtre les rôles de ce genre, qui sont des types et non des individus, et il n’a pas caché qu’ils ne lui plaisaient guère. Aussi les a-t-il

  1. Elegans formarum spectator. Eunuchus, III, 5.
  2. Color verus, corpus solidum ac succi plénum. Eun., II, 3. Racine s’est souvenu de ce joli vers dans une lettre à La Fontaine, et l’applique aux femmes d’Uzès où il habite en ce moment.