Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/492

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toujours selon son expression, il planait… Aussi, fus-je assez effrayé lorsque le prince me déclara, un beau matin, qu’il m’avait abandonné toutes les autres questions, mais qu’il se réservait spécialement celle de Batoum… Il la traiterait directement avec lord Beaconsfield. Le Congrès tirait à sa fin. Le prince de Bismarck, qui avait hâte de se rendre à Kissingen, tâchait de hâter l’issue et m’interpellait journellement pour savoir si un accord au sujet de la frontière d’Asie s’était établi entre l’Angleterre et la Russie. Je lui dis que le prince Gortschakoff s’était réservé cette négociation. Je fis la même communication au marquis de Salisbury qui me serrait également de près et qui me répondit avec une certaine humeur : — « Mais, mon cher comte, lord Beaconsfield ne peut pas négocier ! il n’a jamais vu une carte de l’Asie Mineure… » Le prince de Bismarck nous déclara enfin que, si nous n’étions pas prêts dans les vingt-quatre heures, il partirait. Quelques heures plus tard, nous apprîmes avec joie qu’une entente parfaite s’était établie entre lord Beaconsfield et le prince Gortschakoff. Le prince promit d’en faire la déclaration à la prochaine séance du Congrès.

Il faut savoir, pour la clarté de ce qui va suivre, que nous avions avec nous une carte de l’Asie sur laquelle notre état-major avait tracé la frontière du traité de San-Stefano, marquée dans une couleur, et une autre ligne, désignée par une couleur différente, qui constituerait le nec plus ultra de ce que les plénipotentiaires pouvaient céder devant les résistances de l’Angleterre. Inutile d’ajouter que le second tracé formait, pour ainsi dire, un secret d’État.

Cette dernière séance, consacrée à la question d’Asie, avait quelque chose de solennel. De son issue dépendait la paix européenne ou la guerre. Le président proposa aux deux négociateurs, lord Beaconsfield et le prince Gortschakoff, de prendre place l’un à côté de l’autre, d’exposer la teneur de leur entente. Ces deux messieurs s’assirent, en effet, et déployèrent chacun devant lui une carte tracée pour l’occasion. Nous formions, derrière, un groupe qui se tenait debout. De prime abord, j’entrevis la terrible confusion qui allait suivre. La carte du prince Gortschakoff ne contenait qu’un seul tracé, celui de San-Stefano, et le prince déclarait avec emphase que « mylord » l’avait accepté. Ce dernier, au contraire, répondait à chaque parole du prince par un laconique : « Non, non, » et il indiquait, sur sa carte à lui, la ligne à laquelle il avait consenti. Or, à ma grande surprise, cette ligne, avec toutes ses sinuosités, se trouvait être exactement celle que nous avions le droit d’accepter comme limite extrême de nos concessions.

Les démentis que les deux plénipotentiaires se donnaient commençaient à envenimer la discussion. Chacun se raidissait sur son tracé, lorsque le prince Gortschakoff se leva, me serrant la main avec force et me disant : — « Il y a trahison ; ils ont eu la carte de notre état-major. » J’appris, après la séance, que, la veille de ce jour-là, le prince Gortschakoff avait fait demander la carte de l’Asie Mineure. On lui envoya la carte confidentielle avec les deux tracés. Il la montra à lord Beaconsfield et la lui prêta pour quelques heures afin de la faire voir au marquis de Salisbury. Les Anglais, observant une ligne qui reculait la frontière de San-Stefano, l’avaient adoptée et transposée sur leur propre carte. C’était la clé de cette prétendue trahison…