Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/515

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Desprez se décidèrent à saisir la balle au bond ; ils comprirent l’avantage qu’il y avait à faire ratifier, en séance du Congrès, les diverses propositions émanant de lord Salisbury, pas trop lâchés apparemment de ne pas quitter Berlin sans remporter, eux aussi, « quelque chose. » Ils rédigèrent donc un projet de motion pour être déposé sur la table du Congrès et ils l’envoyèrent à Paris par un des secrétaires de la mission ; ils demandaient l’approbation du maréchal de Mac Mahon et du conseil des ministres.

On raconte que le maréchal, à peine les yeux jetés sur les documens, se mit dans une violente colère : « Ils veulent nous f… l’Italie sur le dos, maintenant ! se serait-il écrié. Jamais je ne consentirai ; je ne veux pas qu’on nous jette dans une nouvelle querelle, je ne veux pas, entendez-vous bien !… » La scène était si vive que le secrétaire, porteur du message, en fut tout interloqué, et le maréchal dut lui expliquer avec bonté que ces paroles ne pouvaient l’atteindre. Le conseil des ministres opina dans le même sens. Les plénipotentiaires français, avertis par le télégraphe, durent donc renoncer à leur projet, et le silence fut gardé, devant le Congrès, sur les tractations anglo-françaises, au sujet du nouvel équilibre dans la Méditerranée [1].

Après le Congrès, M. Waddington, de retour à Paris, eut-il plus d’empire sur le maréchal et sur ses collègues, ou bien crut-il de son devoir de ne pas laisser tomber dans l’oubli les déclarations si importantes qui lui avaient été faites ?

  1. Les renseignemens sur le langage et l’attitude du maréchal de Mac Mahon proviennent d’un témoin oculaire et digne de foi. Ils ont été contrôlés, d’ailleurs, à la source la plus sûre. Cependant, la version de M. de Marcère est différente : « M. de Bismarck, qui exerçait sa profession de courtier, écrit-il, nous fit entendre que nous pourrions nous emparer de la Tunisie sans qu’il eût rien à y redire… La question se posa au conseil de savoir si nous ne devions pas profiter de cette sorte d’ouverture. Quelques-uns d’entre nous rappelaient l’adage : Timeo Danaos et dona ferentes. Quant à moi, je n’éprouvais pas ce scrupule. Je pensais depuis longtemps, et le général Chanzy m’avait confirmé dans l’opinion que la possession de la Tunisie était indispensable à la sécurité de notre colonie d’Afrique. Le maréchal de Mac Mahon partageait cet avis. Il était très résolu et aurait volontiers engagé l’affaire, dont le succès assuré souriait à son patriotisme et aurait jeté un reflet de gloire sur sa présidence. Le conseil des ministres ne jugea pas qu’il y eût lieu, pour le moment, de donner suite à cette affaire… » Dans la discussion du budget de 1879, au Sénat, M. Waddington prononça une phrase célèbre, félicitant la France d’avoir été à Berlin « libre d’engagemens, d’en être revenue libre d’engagemens et d’être restée libre d’engagemens ! » C’est ce qu’on a appelé la « politique des mains nettes. » Il y a eu quelque incertitude dans tout cela jusqu’au jour où la France, engagée avec MM. Barthélémy Saint-Hilaire et Jules Ferry, se décide et agit.