Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/579

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


précieux gage, afin que tout aille comme par le passé, c’est-à-dire aussi bien qu’il est possible [1].

J’ai su l’accident de votre maman par monsieur votre oncle, qui me vient voir quelquefois et m’apporte de ses nouvelles et des vôtres ; j’ai su que cet accident l’avait retenue assez longtemps dans son lit à Yverdon, ce qui était bien triste et pour elle et pour ma pauvre tante ; j’ai aussi appris sa guérison et son voyage de Rolle ; il ne me manque plus, pour achever de me rassurer, que d’apprendre son heureux retour auprès de vous. Pour tante Julie, je ne vois pas sans quelque peine qu’elle n’aura pas sitôt besoin de lacet [2], mais je me réjouis pour sa bonne maman de ce qu’elle la conserve encore auprès d’elle, et pour elle et pour vous de ce que vous aurez bientôt le plaisir de vous embrasser ; j’apprends aussi le retour de monsieur votre frère ; ce vous doit être une satisfaction bien douce, surtout dans la circonstance où vous êtes, de voir derechef toute votre famille rassemblée et empressée autour de vous.

Mon travail journalier a fait depuis quelques mois et fera vraisemblablement tout l’hiver une grande diversion à la botanique. L’ouvrage, qui, durant près de deux ans, ne venait qu’avec peine, m’est venu tout d’un coup en abondance et assez à propos [3]. Cela fait que, pour ne rebuter personne et parce que la chose l’exige, j’ai pris le parti de m’y livrer tout entier, et c’est une des causes qui m’ont fait cesser toute correspondance, en sorte que je n’écris plus du tout : car après avoir bien griffonné de la musique, écrire encore n’est pas un délassement. Cela m’a fait suspendre aussi nos petites conférences de botanique ; car tant qu’elles vous amuseront, je n’y renoncerai jamais. J’ai vu d’ailleurs que les ombellifères, comme je l’avais prévu, vous ont un peu embarrassée ; voilà encore une raison pour renvoyer de quelques mois notre sixième famille ; car il vaut infiniment mieux s’arrêter que d’avancer en confusion.

  1. Benjamin de Lessert naquit en 1773.
  2. Rousseau, pendant son séjour à Môtiers, s’amusait à faire des lacets, dont il faisait présent à ses « jeunes amies » à leur mariage, « à condition qu’elles nourriraient leurs enfans. » Les descendans d’Isabelle d’Ivernois, son amie de Môtiers, devenue Mme Guyenet, conservent un peloton de lacet que lui offrit Jean-Jacques (« Songez que porter un lacet tissu par la main qui traça les devoirs des mères, c’est s’engager à les remplir »). Voyez Fritz Berthoud, J.-J. Rousseau au Val-de-Travers, p. 122 et suiv.
  3. Il avait repris son ancien métier de copiste de musique.