Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/612

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embarrassé, peu avancé dans ses menées, l’ambassadeur d’Espagne demandait des délais. Malgré les tergiversations et les démarches, le complot sembla mûr à la fin de novembre 1718. Il devint urgent, dit Saint-Simon, pour le succès de l’affaire « de parler clair à Madrid, sur l’état des choses et sur les noms. » Un courrier ordinaire de l’ambassade ne pouvait convenir pour cette mission. Il fallait quelqu’un « au-dessus d’un courrier. » Deux jeunes Espagnols « de noms agréables à la France que le hasard sembloit faire rencontrer à Paris [1], » retournaient ensemble en Espagne. L’un était le fils de Monteleone, ambassadeur de Madrid à Londres ; l’autre, l’abbé de Porto-Carrero. Ni l’un ni l’autre ne semblaient de nature à inquiéter le gouvernement français. Du jeune abbé, on vanta à la Duchesse la prudence, la discrétion, le mépris de la vie. Bien qu’elle le trouvât fort inexpérimenté, elle dut, faute de mieux, s’arrêter à ce choix. Cellamare fit remettre à Porto-Carrero tout le plan de conspiration avec la liste des conjurés, des projets de manifestes, des lettres de requêtes, le tout émané des Comités de Sceaux : un fatras d’élucubrations pondues par ces fabricans de complots en chambre qui s’appelaient Polignac, Malézieux, Brigault, Pompadour, etc. On bourra la valise de Porto-Carrero de dépêches en clair. On l’équipa, on le pourvut d’une chaise ayant un coffre à double fond. On lui traça son itinéraire, et on le dirigea sur les Pyrénées.

Muni de passeports du Roi, « à cause de la conjoncture de rupture prochaine, » escorté d’un seul domestique, il se mit en route, dans les premiers jours de décembre, accompagné de Monteleone et d’un banquier anglais, se disant Espagnol, banqueroutier de Londres en rupture de ban. Leurs premières étapes allèrent sans encombre. Mais voici la mésaventure. Un secrétaire du prince de Cellamare, voulant s’excuser d’arriver en retard à un rendez-vous d’amour, chez une fille de joie, la Fillon, où fréquentait aussi le ministre Dubois, eut la sottise de parler, dans cette maison mal famée, de certaines dépêches urgentes, qu’il avait dû rédiger en hâte pour le départ du courrier secret. « Les plus faibles ressorts font souvent les grandes destinées, » dit à ce propos l’auteur du Siècle de Louis XV. De la Fillon à Dubois, il n’y avait que la largeur

  1. Mémoires de Mme de Staal ; Duclos, Mémoires secrets ; Saint-Simon, Mémoires.