Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/618

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heures du matin, comme Mme du Maine s’est endormie après avoir passé la nuit à jouer au biribi et à écrire, Mlle de Launay s’est retirée chez elle. A peine est-elle couchée qu’on frappe à sa porte. « C’est de la part du Roi ! » On emmène Mlle de Launay à la Bastille. Déjà la maison est cernée, remplie de gardes et de mousquetaires. Le duc de Béthune, capitaine des gardes du quartier, et La Billarderie, le cadet, frère de celui qui a arrêté le duc du Maine, sont porteurs d’un ordre pour procéder à l’arrestation de la Duchesse. Il y a là, sous les fenêtres, dans la rue, deux compagnies de mousquetaires en armes. Le duc d’Ancenis, capitaine des gardes du corps, pénètre dans l’appartement de la Duchesse. La veille au soir, il avait soupé chez elle. En le voyant se dresser au pied de son lit, Mme du Maine « le reçoit fort aigrement, » dit Saint-Simon, et s’écrie : « Mon Dieu ! que vous ai-je fait pour me réveiller de si bonne heure ?… Pour quel motif m’arrête-t-on ? » On lui répond que tout est découvert, que les prisonniers ont jasé. Tel est son saisissement, qu’elle manque d’étouffer, tout en se levant et en s’habillant à la hâte. Elle s’écrie : « Je suis la petite-fille du grand Condé. Je sens que je n’ai jamais dégénéré en rien de mon aïeul. Abattue, jamais ! Que ne suis-je un homme ! » Puis, sur un ton plus doux, elle ajoute : « M. le Duc d’Orléans croit que je le hais. S’il voulait suivre mes avis, je le conseillerais mieux que personne. »

Elle veut prendre sa cassette, le duc d’Ancenis s’y oppose. Elle réclame au moins ses pierreries, qui lui sont, prétend-elle, indispensables. Cela fait l’objet d’un long débat. Tant qu’elle peut, et sous divers prétextes, elle diffère son départ, pendant plusieurs heures, malgré les instances d’Ancenis, qui, pris d’impatience, finit par lui saisir la main et lui dire poliment, mais avec fermeté : « Madame, c’est l’heure ! » A sa porte, deux carrosses de remise à six chevaux, dont la vue la suffoque. Une princesse de son sang, voyager en voiture de louage ! Elle y monte presque de force ; Ancenis prend place à côté d’elle ; sur le devant s’asseyent le lieutenant et un exempt des gardes. Dans le second carrosse, on installe, avec des bagages, deux de ses femmes de chambre qu’on lui a laissé choisir, et fouette cocher ! On évite les grandes artères : on traverse la rue Saint-Antoine et l’île Notre-Dame. On longe les remparts et l’on sort de Paris par la porte Saint-Bernard. Personne ne s’aperçoit de cet exode et de l’indifférence populaire, « Mme du Maine ne peut s’empêcher