Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/640

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mon voyage en Inde a pris sa fin. A Pondichéry, je ne serai plus bon à rien, pas même capable de travailler à la bibliothèque. Sourd à la voix de M. Rodier, du capitaine Fouquet, de ces amis qui m’ont prodigué leurs soins affectueux, j’ai fermé mes caisses, bouclé mes malles, tout expédié en avant. Et, muni d’une simple valise, me voilà sur la route du Maduré. La voiture m’attend qui me conduira à Cuddalore (lisez Goudelour), d’où le South Indian Railway m’emportera, à minuit, vers Trichinopoly où succomba la fortune de Dupleix. Demain matin, je visiterai le Roc imprenable, l’île de Sriringam, le temple de Çiva, et celui de Vichnou. Péroumal dont l’image fut miraculeusement retrouvée à Deli. Puis je gagnerai Madura, prendrai la mer à Tuticorin, arriverai à Colombo où je monterai sur le paquebot français, en route pour Marseille !

Cheick Iman est déjà installé auprès du cocher, et ses caleçons rouges, son baudrier écarlate, son turban pourpré s’éclairent de lueurs sanglantes au reflet des lanternes. Deux mendians attendent une dernière aubaine. Sous la clarté de la lune, le Dupleix de bronze semble s’avancer, la main sur son épée ; les hautes colonnes sculptées qui l’entourent se dressent et projettent leur ombre gigantesque sur le sable clair de la place déserte.

— Adieu, mon vieux Soupou ! Serrons-nous la main, Soupou Krichnassamy ! Je vous ai bien secoué, vieux Malabar, et vous et tous ces braves gens qui nous servent, mais nous nous quittons à regret. Sans doute, Soupou, ne nous reverrons-nous plus en ce monde…

— On ne sait jamais, monsieur. Pour moi, quelque chose me dit que vous reviendrez un jour à Pondichéry.

— J’en doute, mon cher Soupou. Mais si j’y retourne jamais, par grand hasard, je vous jure, ami Soupou, que je ne descendrai pas ailleurs que chez vous.

Soupou me chargea de tous ses vœux, les étendit sur ma famille, y joignit ceux de sa femme, créature légendaire, et dont rien, jusqu’ici, ne m’a prouvé qu’elle vécût. Et la voiture roula par les rues mortes, puis entre les porchers, les manguiers, les figuiers qui se succédaient à la file, des deux côtés des vastes avenues, sous la brise fraîche et humide, dans la paix de la nuit et la solitude silencieuse de la route droite et sans fin. Le salut de police men agitant des lanternes m’apprit que je venais de passer sur la terre anglaise et les chevaux recommencèrent de trotter.