Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/813

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voyagé toute la nuit, toute cette nuit sans ombre, à travers l’insomnie des forêts bleues et des eaux transparentes. Leur pauvre pays luisait comme la sainte Jérusalem qui apparut à l’homme de Pathmos et qui « n’a besoin d’être éclairée, ni du soleil, ni de la lune, parce que c’est la lumière de Dieu qui l’éclairé : » Quelques oiseaux émerveillés chantaient dans cette lumière « de pierre précieuse et de cristal. » Et « les quatre anges qui retiennent les quatre vents du monde » ne permettaient point que la brise soufflât sur la terre, ni sur les lacs, ni sur aucun arbre. Seuls dans l’infini les trembles frémissaient, comme on sait eu Suède qu’ils frémiront jusqu’au Jugement dernier pour avoir prêté leur bois à ceux qui firent la croix de Jésus-Christ.

Les prestiges de cette lumière qui, sur les nuits hivernales comme dans les nuits d’été, s’épanche d’une source qu’on ne voit pas, les visions pompeuses et terrifiantes de la Bible qui rôdent sans cesse aux frontières de leur pensée, une solitude où l’esprit inculte se repaît indéfiniment de lui-même, que faut-il de plus pour que les rêveurs deviennent des illuminés, les illuminés des fanatiques ? Toute âme tant soit peu supérieure, et que la torpeur ne maintient pas au niveau de la terre, est une proie désignée. Ces gens-là me donnent l’impression de camper sur les derniers confins du monde réel, : le moindre pas en avant les précipite dans l’épouvante ou l’enchantement. Ils ont des yeux d’hypocondre et des faces rigides que le feu même du fanatisme n’arrive pas à dégeler. Les écrivains suédois reviennent constamment sur la mélancolie qui déprime les hommes des fjells et qui s’attaque jusqu’aux enfans. Ils nous parlent de fermes solitairos où la femme est périodiquement folle. « Les ténèbres de l’hiver s’enroulent autour de l’âme. On essaie de voir ses pensées : on ne peut pas… Les yeux brûlent à la lueur des lampes incessantes… L’ombre continue est lourde d’insomnie. » Qu’une religion sage, un culte raisonnable sont donc insuffisans à satisfaire des nerfs si durement ébranlés ! Ils ont besoin d’excitans, de Révélations, d’un Dieu partial dont l’amour soit leur revanche et leur orgueil, d’une certitude de salut qui les soulève au-dessus des ténèbres et qui les porte sur les flots de lumière. Le médecin de Kalix me peignait leur allégresse aux enterremens, les danses des femmes lœstadiennes sur le chemin du cimetière, les cris