Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/812

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extraordinaire au milieu de la campagne suédoise, prouvait que le blé manque souvent par ici et qu’on est obligé d’acheter de la farine. Encore heureux qu’on puisse en acheter ! On m’a montré le pain d’orge des années de disette : une lame d’ardoise légèrement gaufrée. Les femmes, en robes du dimanche, groupées aux barrières de leurs champs, avaient perdu le vif éclat de leurs sœurs du Sud et portaient sur leur visage pâli raffinement des longs jeûnes.

Le bourg de Kalix compte un millier dames. Mais son église, au large toit de lattes et au clocher biscornu, est séparée du bourg par un village de trois cents cabanes qui l’enserrent, la bloquent, la veulent toute pour elles. Ces cabanes de bois, de vraies étables, appartiennent aux paysans de l’immense paroisse. Ils y viennent coucher du samedi au dimanche afin d’assister à l’office. J’ai jeté les yeux sur la carte du district : des lacs, des étangs, des marais, des forêts, peu ou point de routes. L’hiver, ils font leurs dix ou quinze ou vingt lieues en traîneau par-dessus les champs ensevelis et les marécages. Ils sont partis au tomber du soir, vers deux heures de relevée, souvent dans une atmosphère « aussi verte que des petits pois. » Le thermomètre marque trente degrés au-dessous de zéro. Quand la tempête de neige ne se déchaîne pas, cette tempête qui a mille mains et dans chaque main un voile étouffant, ils cheminent aux lueurs des aurores boréales. De grandes flammes montent derrière eux avec une crépitation très basse, électrique, et pointent sur le milieu du ciel des doigts énormes. « C’est la main de Dieu dont la puissance éclate même où rien ne vit. » Des gerbes de rayons rouges et de rayons verts jaillissent, et des étoiles, comme dans l’Apocalypse, pareilles à des flambeaux ardens. Le miroir de la glace s’allume sous les patins du traîneau. Seigneur Dieu, quelle splendeur est la vôtre ! Parfois, au milieu du brouillard, surgit la galopade d’un troupeau de rennes qui bondissent, les ramures serrées comme un taillis. Mais, à l’orée du bois, tous les pochés de la terre hurlent par la gueule des loups…

L’été, la route est plus longue. Les paysans que j’ai vus au sortir de l’office et qui, attablés dans leur hutte, se délassaient en mangeant, avaient dû marcher deux lieues, puis s’embarquer à une pointe de terre, traverser un lac, une île, d’autres lacs, d’autres îles ; et, par les petits fjells et les bois, ils étaient arrivés à Kalix sur les coups de trois heures du matin. Ils avaient