Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/816

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Stockholm, essaie de la peinture, s’en dégoûte, se dégoûte de la ville, des hommes, de tout. Il se fût embarqué pour l’Amérique, n’eût été la nostalgie de cette vallée du Nord, « son amour et sa terreur. » Sa famille le repousse comme il a repoussé toute la famille humaine. Il unit à la défiance du paysan l’indépendance du nomade et l’orgueil du réfractaire. Il vit seul. Au son d’un pas étranger sa solitude se hérisse. L’usage des longs patins de bois lui a donné des jarrets de Lapon. Du matin au soir il court sur la neige criante des fjells et saute furieusement pardessus des ravins qui sont des abîmes. Quand il se baigne au torrent, c’est à deux brasses de la chute. Il aime la face énigmatique du danger, ce camarade de jeux des solitaires. Dans une expédition au glacier du Sulitelma, surpris par une tempête de neige, il reste deux jours et demi, seul, sous une tente, obligé d’en retenir à chaque instant avec ses doigts meurtris la toile glacée. La conscience qu’il a de sa force s’ennoblit d’un très vif sentiment de sa dignité. Quand la neige lui monte jusqu’aux genoux et qu’enfin il se décide au retour dans l’obscurité aveuglante, sans autre indication que le vent qui le frappe au visage, il se demande s’il emportera son eau-de-vie pour se réchauffer en route. « J’y renonçai, dit-il, car je ne voulais point qu’on trouvât une bouteille à moitié vide auprès de mon cadavre. » Peu de traits me paraissent aussi beaux que celui de cet âpre misanthrope qui, seul, en péril de mort, à la merci des ténèbres et de la tempête, réfléchit à son honneur et témoigne d’un si touchant respect pour l’opinion des hommes. Et c’est dans ces deux jours d’agonie qu’il a écrit son Fils de Gunnel, « une étrange aventure de neige et de soleil. » Toute la poésie de sa vallée natale et de son enfance criait du fond de son âme pendant que ses yeux d’acier dévisageaient la mort.

Il porte en lui un monde de réalités merveilleuses. Mais il est pauvre, et les amis qui l’arrachent à son isolement sont aussi pauvres que lui. Il ne saurait ni travailler aux champs ni besogner dans les villes. Paysan déraciné par le rêve, aventurier du soleil de minuit, chasseur d’échos prodigieux et de lueurs fantastiques, et qui, la gorge sèche, pâlit d’amour « sous les nuits de cristal altérantes à voir, » il traînera jusqu’au dernier jour à travers sa pauvre terre féerique la peur de mourir de faim. Ses lettres suent l’angoisse. Comment rendre les vingt couronnes empruntées ? D’où tirer la petite somme dont il