Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/817

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subsisterait jusqu’à l’hiver ? Qui lui prêtera la valeur de cent francs ? S’il a passé, comme on l’a dit, la robe laponne sur ses années de civilisation, le besoin d’argent qui étreint l’homme civilisé l’a talonné jusqu’au désert. Du cap Nord, de Hammarfest, de l’archipel des Lofoten, de toute la côte septentrionale où la mer ne gèle jamais et où le soleil brûle durant des mois, il s’est acharné sur le même problème qui torture les déclassés de nos grandes villes ; car, sous la tente des Lapons, parmi les forestiers du Norrland, les paysans du Finmark, les pêcheurs de morues, ce jeune homme aussi hardi que les plus hardis d’entre eux, trop artiste pour vivre de leur labeur, et trop passionné d’aventures pour se retrancher et se perfectionner dans son art, n’était qu’un déclassé. Tour à tour, il a voulu sauver le trésor de sagas paysannes qui se rouille et s’effrite chaque jour aux profondes vallées du Norrland ; il a rêvé de pousser un cri de guerre, en faveur des Lapons opprimés, dans le livre « le plus original et le plus sauvage qui ait jamais été écrit en suédois ; » il a conçu un roman où nous verrions le vieux Norrland poétique et le jeune Norrland industriel s’entre-choquer au milieu des forêts dévastées, et toute la vie de songe des paysans vaincus aspirée par les vampires des grandes compagnies. De ces projets que reste-t-il ? A peine quelques ébauches. Je n’en accuse ni son pays, ni la pauvreté. Arrivé au tournant de la trentaine, à deux pas de sa tombe, il douta lui-même qu’il eût assez de génie pour vivifier de vastes œuvres. Mais les femmes norvégiennes qui tressèrent à ce Suédois des couronnes funèbres n’en eurent pas moins raison de pleurer en lui un admirable artiste. D’ailleurs je crois qu’il fut beaucoup aimé et qu’il aima rudement.

Il avait de l’humour comme en ont souvent les paysans du Nord. « Le soleil de minuit est-il beau ? Sa beauté, c’est qu’on le voit à minuit, qu’il ne fait pas mal aux yeux et qu’il coûte cher aux Anglais et à l’Empereur d’Allemagne. » Cet humour, brusque et tranchant dans ses lettres intimes où il surveille son émotion, se marque dans ses nouvelles d’une façon plus discrète et plus fine : « Cependant l’hiver était venu. Ce n’était point qu’il fût en avance ; mais comme d’anciennes prédictions avaient annoncé qu’il n’y aurait point de neige avant la Saint-Paul, tout le monde en fut surpris. » Ses images sont presque toujours d’un homme qui a fait de la peinture. Il dira en parlant des fermes écartées dont les habitans demeurent à plus de cent