Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/822

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


limpidité, il a su nous la rendre, et, par un prodige d’art, il a su nous exprimer l’air du Norrland, sa lumière diaphane, et, dans son invraisemblable silence, la figure des sons que rien n’altère et, si j’ose dire, la sonorité des couleurs. Salmon entendait au creux de la vallée le clabaudage des chiens… « Le lugubre hurlement de la chienne du bedeau se prolongeait sur le ciel infini, comme un cordon noir sans nœuds ni bout. »

Et maintenant que la Gunnel des contes, seule avec son troupeau, monte à son chalet désert ! Que peut devenir une jeune fille dans cette magique-solitude ? Je n’oserais profaner ses ravissemens d’aucun terme emprunté à la science ; mais je comprends « le scintillement humide de ses grands yeux et leur regard si vague. » Le soleil brûle comme de la braise entre les noirs sapins, l’atmosphère est jaune, le merle siffle, les hiboux crient, les chansons et les contes carillonnent au cou des vaches. Des visions furtives s’évanouissent à tous les angles de la maison ou se glissent sous les taillis… « Un jour qu’elle s’était endormie au soleil, la tête sur le bras, elle fut réveillée par un cortège de Trolls. Ils se déployèrent autour délie et lui annoncèrent que leur prince l’avait choisie. Eblouie, fascinée, elle vit dans leurs mains les parures de noce, de l’argent et des ors curieusement travaillés. Ils lui mirent de beaux atours, des bagues aux doigts, des agrafes sur la poitrine, et, autour de la taille, un serpent d’or. Gunnel, les yeux grands ouverts, se laissait attifer. Le chien de garde hurlait, le soleil étincelait, les grues claquetaient, la forêt embaumait, l’air tremblait. La cime neigeuse du Yadmos brillait toute blanche à l’horizon comme une nuage d’été. C’était un temps splendide pour des noces. Et alors arriva l’étranger… »

Le fils de Gunnel s’arrête sur ces derniers mots. Et l’étranger qui l’écoute, l’étranger, son père, entraîné par la douceur poignante du souvenir, s’écrie dans une sorte d’inconscience : « Je n’ai rien vu de plus délicatement beau. » C’est ce que j’aurais voulu pouvoir dire au jeune homme qui écrivait cette page, la plus exquise expression qu’on ait encore donnée de l’enchantement des âmes du Nord.

* * *

Parmi les projets de Pelle Molin que son biographe, le romancier Gustaf af Geigerstam, a retrouvés dans ses papiers, il