Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/877

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qui écarte l’idée de l’au-delà dans ses écrits théoriques, l’affirme comme le postulat suprême et le couronnement de son drame. Sachons-lui gré de cette contradiction féconde. La théorie est la feuille desséchée qui tombe de l’arbre ; l’œuvre d’art est la fleur immortelle qui pousse sur sa tige.

Au point de vue ésotérique, où nous nous plaçons dans cette étude, Lohengrin a une importance capitale dans l’œuvre de Richard Wagner. Car c’est avec ce drame qu’apparaît, pour la première fois, dans la poésie et dans l’art moderne le type de l’initié. Ce type se présente ici sous le voile de la légende, mais ce voile est assez transparent pour laisser deviner ses traits et percer le rayon qui émane de sa face.

Ce type n’est pas une invention de Wagner. Il sort d’une tradition immémoriale, dont le Graal est la forme chrétienne. La légende du Saint-Graal se forma à l’époque des croisades, où des ordres moitié laïques, moitié religieux, se fondèrent pour conquérir le Saint-Sépulcre et défendre la chrétienté contre l’Islam. Mélange d’élémens celtiques, germaniques et chrétiens, on peut y voir la plus fine fleur de la chevalerie. Par le fond comme par la forme, elle est hautement mystique, avec un caractère si libre et si hardi, qu’elle se distingue nettement des œuvres inspirées et protégées par l’Eglise officielle. On peut croire que l’idée mère de la légende du Graal fut suggérée au peuple par les chevaliers du Temple ou par les frères de Saint-Jean, qui eurent une doctrine secrète, suspecte à l’Eglise. On sait que l’ordre du Temple fut exterminé dans toute l’Europe, en l’année 1314, sous prétexte d’hérésie, en réalité à cause de ses immenses richesses, sur l’initiative du roi de France Philippe le Bel et avec la complicité du pape Clément V. Si ces moines guerriers ne créèrent pas la légende, il est visible que les trouvères s’inspirèrent de leur ordre pour la construire et que le symbole central leur fut communiqué par un initié.

On racontait donc qu’au fond de l’Orient se dressait, sur une montagne inaccessible au vulgaire, le Temple splendide de Montsalvat. Là de purs chevaliers gardent le Saint-Graal, le vase sacré, dans lequel jadis Joseph d’Arimathie reçut le sang du Christ et dans lequel Jésus consacra le pain et le vin avant sa mort. Ce vase, pareil au vase symbolique de la sagesse dans la tradition druidique et galloise, renferme une liqueur qui confère une science divine et des pouvoirs surhumains à ceux