Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/885

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l’élan de sa sympathie et son désir ardent du nouveau, de l’inconnu, ou bien se conformera-t-il à la loi qu’il a établie lui-même ? Il prend ce dernier parti. Mais Brunhilde, la compagne intrépide de ses combats, la confidente de ses desseins les plus secrets, Brunhilde, l’âme consciente du grand amour, ne peut s’y décider. Après avoir vainement essayé de donner la victoire à Siegmund, dont Wotan brise l’épée avec sa lance, elle enlève la femme du héros mort sur son cheval et la cache dans une forêt impénétrable. Elle sait que la malheureuse est enceinte et que là elle mettra au monde le plus fier des héros, — Siegfried, — l’homme libre.

Alors s’engage le combat entre le dieu irrité et sa fille, qui s’est réfugiée au milieu de ses sœurs affolées, dans un bois de sapins, au sommet d’une montagne. Wotan furieux, qui chevauche la tempête, fond sur Brunhilde au rocher des Walkures, l’accable de son mépris et la fait tomber demi-morte à ses pieds en lui annonçant qu’il l’endormira sur place et qu’elle sera la proie du premier venu.


Tu n’es plus la vierge de mon désir ; car tu as désiré contre moi. Tu n’es plus la vierge au bouclier ; car tu as brandi ton bouclier contre moi. Tu n’es plus la Walkure qui choisit les destinées ; contre moi tu as choisi le destin. Tu n’es plus l’excitatrice des héros ; car tu as excité les héros contre moi… Dis-toi toi-même ce que tu es encore !


La réponse de Brunhilde dévoile toute la grandeur de son âme :


BRUNHILDE. — J’ai exécuté ton ordre tel que tu me l’as donné lorsque tu étais le maître du combat, lorsque Fricka ne t’avait pas encore rendu étranger à toi-même. Je ne suis pas savante, mais je savais une chose : que tu aimais Siegmund. J’entendis la détresse sacrée du héros, la plainte de ce vaillant résonna dans mon cœur, la douleur éternelle du plus libre amour, le défi tout-puissant du désespoir. Et mon cœur palpita au plus profond de moi-même. Étonnée et craintive, je rougis de honte. Je ne pouvais plus penser qu’une chose : servir le héros, partager la victoire ou la mort avec Siegmund. Quel autre destin pouvais-je choisir ? Je suis restée fidèle à Celui qui m’a inspiré l’amour pour le héros.

Voilà pourquoi j’ai bravé ton commandement.

WOTAN. — Si ton humeur est si légère, sois donc la proie du premier venu qui trouvera la dormeuse au bord de la route.

BRUNHILDE. — Ne déshonore pas ainsi l’éternelle moitié de toi-même !… Si le sommeil vainqueur doit m’enchaîner, ne m’abandonne pas, comme une proie facile, au lâche. Que la dormeuse soit protégée par un puissant épouvantail. Que seul un héros libre et sans crainte puisse me trouver sur