Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/884

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principes de tout, antérieure à tous les dieux particuliers, qui travaillent dans une sphère déterminée, est certainement une des plus profondes conceptions de la doctrine ésotérique. Wagner l’a merveilleusement pressentie et formulée. C’est avec Erda que Wotan engendrera Brunhilde, la femme héroïque et sachante, comme si le poète avait voulu nous dire que l’âme humaine est la filtration quintessenciée de l’âme universelle et son résumé conscient.

La lutte entre Wotan et sa fille, entre le Dieu créateur et l’âme consciente, fait le fond de la Walkure. Ici Wagner a creusé d’une façon singulière l’un des grands arcanes des mythologies aryennes. Dans toutes ces mythologies, nous rencontrons la lutte du Dieu créateur avec les esprits inférieurs, qui sont généralement les esprits du feu ou les esprits lucifériens, au sujet de l’homme qu’ils se disputent. Dans la mythologie hindoue, c’est la lutte d’Indra et des Asouras. Chez les Persans, c’est la lutte d’Ormuz et d’Arimane. Chez les Grecs, c’est la lutte de Jupiter avec les Titans. Dans la tradition judéo-chrétienne, elle est à peine indiquée, mais se trahit néanmoins dans la lutte de Jéhova et de Lucifer. Toujours le Dieu créateur veut maintenir la créature sous son joug, tandis que son ministre, l’ange rebelle, le démon veut l’affranchir, lui donner les pouvoirs divins avec la connaissance et la liberté, et par eux le pouvoir de créer à son tour, de devenir dieu lui-même à sa façon, c’est-à-dire une âme immortelle participant à la divinité.

L’originalité de Wagner, en reprenant ce thème avec les moyens agrandis de son art synthétique, consiste dans le fait d’avoir transporté le conflit initial dans la conscience même du Dieu créateur et de nous avoir montré les conséquences de cette lutte intérieure dans la destinée de sa progéniture qui se révolte contre lui. — Wotan, qui rêve le héros libre, s’est uni à une simple mortelle. De cette union clandestine est né un couple de jumeaux. Séparés dès leur enfance par des hordes barbares, ils se retrouvent plus tard et s’aiment d’amour. L’homme errant et désespéré trouve l’épée victorieuse que le Dieu a cachée pour lui dans un trône d’arbre et enlève sa fiancée au joug d’un maître détesté. Wotan veut soutenir son fils jusqu’au bout, mais sa femme Fricka (la Junon Scandinave) lui démontre sans peine que ce prétendu héros n’est pas libre, qu’il n’agit qu’en instrument docile sous l’instigation de son père. Wotan suivra-t-il