Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/918

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véritables experts-comptables ; dans les coopératives ouvrières de Paris, leur unique parchemin est leur fiche socialiste et anticléricale. Aussi sont-ils un peu gênés dans leur rôle ; mais ils excellent à usurper celui que la loi et les statuts leur ont formellement interdit. Ne pouvant, attentifs et circonspects, remplir les fonctions restreintes, mais délicates, qui leur sont départies, ils étendent indéfiniment l’espace où se meut leur activité capricieuse et brouillonne. Leurs rapports d’assemblées générales sont très édifians : ils passent en revue tous les services, apprécient l’état des locaux, la qualité des marchandises, le zèle des employés. Parfois, ils oublient de certifier l’exactitude du bilan : c’est d’une belle distraction.

Quoique peu fréquentées, les Assemblées générales sont aussi tumultueuses que les réunions politiques. On connaît déjà « l’audition des candidats ; » c’est un lever de rideau. Mais le rapport de la « commission d’enquête » est la pièce principale, du moins dans les grandes sociétés. Cette « commission d’enquête » exerce la police judiciaire ; elle recherche les « mauvais sociétaires, » recueille les dénonciations, cite les accusés à sa barre, entend des témoins, rédige des procès-verbaux ; et son rapporteur remplit les fonctions de procureur général devant l’Assemblée, qui, comme on le pense, ne garde pas la sérénité d’un aréopage. Quand on a radié quelques membres coupables, on houspille quelque peu les administrateurs : à celui-ci, qui a été délégué dans le Midi pour acheter du vin, on reproche « ses rinçades, gueuletons et ballades au bord de la mer ; » à cet autre, son attitude aux dernières élections législatives ou municipales.

Les employés ne sont pas oubliés ; surtout les chefs de service, chef comptable, chef boucher, chef du chantier de charbons. Tout le monde pouvant dire tout ce qu’il a sur le cœur, les serviteurs les plus dévoués ne sont jamais à l’abri des accusations ou des quolibets. Pêle-mêle, sans indulgence et sans mesure, leurs négligences de service, leurs malheureuses distractions d’un moment, brusquement surprises par un de leurs ennemis, sont étalées au grand jour devant 500 personnes. L’admonestation brutale d’un patron, adressée dans son cabinet, ou même jetée à travers l’atelier, leur serait moins cuisante.

Il ne reste pas, comme on peut croire, beaucoup de temps