Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/945

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le temps et le savoir nous feraient également défaut. MM. de la Laurencie et Laloy nous en donnent, chacun en son ouvrage, un clair et vigoureux raccourci. Nous avons goûté particulièrement certaines pages, un peu trop dispersées, où M. de la Laurencie arrive à rendre sensible et comme concrète la relation qui existe entre la pratique de Rameau et ses principes, entre le compositeur et le théoricien, entre les doctrines du Traité de l’harmonie et la musique de Castor et Pollux ou de Dardanus. De telles pages manquaient, et rien n’y manque : rien de ce qui peut éclairer le passage, souvent obscur, du précepte à l’application et de l’idée à l’œuvre.

Quelques exemples en témoigneront. Celui-ci d’abord, où la « mentalité harmonique > » de Rameau se manifeste jusque dans le caractère de la mélodie elle-même : « Afin d’assurer la clarté tonale, les mélodies ne comporteront que des notes douées d’un sens harmonique. D’où, l’emploi fréquent de l’accord parfait déployé en arpèges. Rien de plus conforme aux doctrines du théoricien. La mélodie découlant de l’harmonie, les accords se briseront afin de laisser s’épandre le « chant intérieur » qu’ils recèlent ; mais une savante pratique des renverse-mens permettra de présenter des mélodies presque schématiques en leur concision aiguisée, avec une variété, une souplesse de distribution des notes vraiment surprenantes. »

La modulation, non moins que la mélodie, obéit à la loi que Rameau lui-même a posée. Elle « s’effectue de façon rapide, répétée, capricieuse. Ici, Rameau se trouve vraiment sur son terrain favori. Mais si grandes que soient la souplesse et la virtuosité avec lesquelles il module, les changemens de tonalité comportent toujours des bases solides, et des chaînes de cadences prennent soin de transporter la mélodie d’un ton initial à une tonalité souvent éloignée. Rien de brusque, rien d’impulsif ; l’analyse de la Basse fondamentale est là pour montrer que le musicien reste fidèle à ses principes. »

Chaque élément de sa musique fournit la preuve de sa fidélité. Le récitatif de Rameau, disions-nous, imite encore le récitatif de Lully ; mais nous observions aussi qu’il en diffère, ou le dépasse, et voici comment. Dans le récitatif de Rameau, « le soubassement harmonique, au lieu de demeurer tout nu et simplement constitué par des cadences ponctuant les incises du discours, s’ajoure, s’amenuise, se sculpte, s’innerve d’harmonies expressives, de dessins significatifs. Par son habileté à jouer de la modulation, Rameau l’entoure d’une succession d’atmosphères tonales qui le colorient et l’accentuent… En outre il applique au récitatif ses doctrines d’harmonie expressive,