Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/349

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souvent par excès de timidité. Mais il est certain aussi que leur prudence est trop justifiée par les erremens commerciaux des Levantins. Nous autres Français, nous exigeons dans nos transactions une sécurité et une confiance réciproque qui, malheureusement, ne sont point traditionnelles en Orient. Un drapier de Beyrouth, avec qui je parlais de la pluie et du beau temps, éprouva tout à coup le besoin de me déclarer, et du ton le plus arrogant, qu’il avait coutume de faire honneur à sa signature. Des Grecs, à maintes reprises, me servirent des déclarations semblables. J’en conclus que la défiance française à l’égard de la probité levantine devait être bien forte et invétérée pour soulever de telles protestations.

Si les Juifs et les Chrétiens d’Orient nous déconcertent et nous éloignent par ces singularités de caractère, ils possèdent en revanche des qualités intellectuelles, qui, sans nous les rendre plus sympathiques, nous permettent au moins avec eux des rapports plus directs qu’avec les Musulmans. Et d’abord, ils sont très intelligens, non pas individuellement, mais en bloc. Il est rare de rencontrer parmi eux des non-valeurs absolues. Riches ou pauvres, illettrés ou instruits, un don commun les rapproche : la subtilité ou l’ingéniosité de l’esprit. Mais il faut bien s’entendre sur cette intelligence des Levantins. Elle est toute pratique et nullement spéculative, un peu comme celle de nos Juifs occidentaux : habileté, souplesse, assimilation rapide, utilisation du savoir et de l’expérience acquise par autrui, originalité ou invention à peu près nulle, tels en sont les traits distinctifs. C’est, en somme, une forme secondaire de l’intelligence, — celle qui devait tout naturellement s’épanouir en des races asservies. Chez ces races, en effet, l’esprit est d’abord une arme, un instrument de revanche contre la brutalité du maître. Forcément, elles recherchent moins le savoir proprement dit que le savoir-faire.

Quoi qu’il en soit, il convient de reconnaître et même de proclamer bien haut que ces Levantins, au rebours des Musulmans, ont un goût très vif pour l’étude, qu’ils sont avides d’instruction. Cela est vrai des Juifs, des Syriens, des Arméniens, voire des Coptes, autant que des Hellènes. L’élan de ceux-ci vers la culture est quelque chose d’inouï et d’admirable. Leur propagande pédagogique, encore stimulée par un ardent patriotisme, envahit les coins les plus reculés de l’Empire ottoman.