Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/416

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des nuits une note qu’aucune voix antique n’a fait entendre. Ainsi, pour trois raisons : d’abord, parce que pendant la nuit les formes disgracieuses des monumens modernes disparaissent ; ensuite, parce qu’apparaissent des lumières plus nombreuses et plus variées qu’autrefois ; enfin, parce que la couleur et la valeur sont tout dans le tableau de la nuit et que la ligne n’est plus grand’chose, — nul spectacle au monde ne peut tenter davantage l’artiste contemporain.

La tentation n’est point sans danger. Pour que le portrait de la nuit soit fidèle, il faut le peindre d’après nature et, d’après nature, on ne peut pas peindre. C’est un modèle qui, en vous regardant, vous ôte le moyen de le copier. Tant qu’il est là, vous n’y voyez pas assez pour le travailler ; quand vous y voyez assez, il n’est plus là. Vous pouvez, il est vrai, fixer des couleurs sur la toile, au clair de la lune ou de la lanterne ; mais, le lendemain, au clair du soleil, vous ne reconnaîtrez plus les couleurs que vous avez fixées. Les seuls rapports de tons qui demeurent sensiblement les mêmes sont les rapports du noir au blanc : les valeurs. Aussi, les effets de pleine lune inondant des terrains quasi monochromes, des murs, des architectures, ou des arbres d’un noir bouché, — tels les cyprès, — sont relativement faciles à saisir. Mais les subtiles nuances des choses verdissantes ou jaunissantes dans la plaine, des arbres légers et aérés dans le ciel, les ombres portées plus claires quand la lune est à demi voilée par les nuages, les couleurs violacées des fines vapeurs qui enveloppent Diane, et surtout le ton exact, indescriptible parce qu’il dépend tout entier de son ambiance, que prend toute lumière lointaine : étoile au bord du nuage noir, ou phare au bord du rivage, — voilà qui ne peut être rendu par des valeurs seulement et qui demande une vibration due au spectre solaire. Bien moins encore peut-on espérer dire, par de simples taches claires, toutes les diversités des nouvelles lumières artificielles : les rayons plutôt verts des becs de gaz à incandescence, ceux plutôt jaunâtres des engins à incandescence électrique, les lividités bleues, violettes et vertes des lampes à vapeurs de mercure, l’éclatante blancheur de l’acétylène, cette bataille de fleurs ardentes et mouvantes qui anime les nuits de nos grandes villes modernes. A mesure qu’elles deviennent plus colorées et de façons plus diverses, elles exigent, pour être rendues, un procédé qui tienne moins de l’eau-forte et davantage de la joaillerie.