Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/472

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de M. Artsihachef, — transportant sur ce nouveau venu toutes les espérances successivement éveillées et déçues, depuis dix ans, par la longue série de ses prédécesseurs.


Peu de romans ont eu, en vérité, dès le début, un succès aussi considérable que ce Ssanine, dont l’interdiction, — décrétée après que de nombreuses éditions se lurent épuisées, — n’a réussi qu’à le rendre plus fameux dans toutes les classes de la société. Aujourd’hui, l’édition du roman se poursuit à l’étranger, copieusement importée en Russie, malgré toutes les défenses de la police, en même temps que des traductions commencent à répandre la gloire de Ssanine hors du public russe. Dans les universités et jusque dans les collèges, des jeunes gens des deux sexes organisent des confréries de ssanistes ; et tous les critiques s’accordent à reconnaître qu’il s’agit là d’un événement littéraire, — ou plutôt social et moral, — des plus importans, qui désormais laissera sa trace dans l’histoire nationale, quelque opinion que l’on ait, du reste, sur l’auteur du roman, et à quelque fortune ultérieure qu’il soit destiné.

Car ce Ssanine, au contraire des seules œuvres originales et durables de M. Andréief, est, avant tout, un « roman à thèse. » L’auteur y met en opposition deux jeunes gens qu’il regarde comme les deux types différens de la jeunesse actuelle de son pays ; et il ne nous cache pas sa préférence pour l’un de ces deux types, ni son désir d’imposer à ses compatriotes l’imitation de l’exemple moral qu’il leur présente en lui. Cet exemple est, malheureusement, si scandaleux pour notre vieux goût latin que j’ose à peine en tenter la définition. Mais voici, en deux mots, le conseil que donne M. Artsibachef à la jeunesse russe, — et que celle-ci semble avoir tout de suite accueilli avec une ferveur, hélas ! trop naturelle de la part d’esprits et de cœurs où ne pénètre. plus depuis longtemps aucun rayon de foi, religieuse ou même simplement philosophique : « Vous êtes insensés et aveugles, leur dit l’auteur de Ssanine, de vous émouvoir, comme vous le faites, pour l’idéal d’une révolution politique décidément irréalisable, et qui, du reste, n’a jamais été digne de votre intérêt ! Au lieu de sacrifier vos forces, et souvent votre vie, au service de l’émancipation d’un peuple de brutes, hâtez-vous de jouir du privilège merveilleux que vous confèrent la santé et la vigueur de vos vingt ans ! Élancez-vous hardiment, par-delà les limites du bien et du mal ! Écartez de votre chemin les barrières surannées de l’honneur, du devoir, de l’ambition, de tous ces scrupules imbéciles qui ont torturé sans profit les générations précédentes !