Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/471

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formes grises et incolores dans la faible lumière de l’aube montante.

— Toute seule ! se dit Tania avec un soupir. Serge est mort, Werner est mort, et Basile et Mussia ! Rien que moi seule… seule…

Le soleil, lentement, se levait sur la mer.


Mais si ces peintures de M. Andréief égalent, au point de vue littéraire, certaines des pages les plus saisissantes de Dostoïevsky et du comte Tolstoï, ces dernières ont sur elles l’avantage de nous offrir, sous leur intensité d’émotion pathétique, une portée morale qui manque tout à fait à des récits tels que l’Histoire des Sept Pendus. Et c’est, sans doute, de quoi M. Andréief se sera rendu compte. Il aura compris que, malgré toute la variété de l’invention qu’il y apportait, l’étude continue de l’angoisse et de la terreur risquerait de produire une impression de monotonie, faute d’être employée à une fin plus haute. Aussi a-t-il voulu, à son tour, rehausser d’une signification philosophique ses ouvrages nouveaux ; exactement comme avait fait, avant lui, M. Gorky, ce savant et « impassible » conteur a résolu de soutenir des « thèses. » Mais apparemment son art, où toujours l’intelligence avait eu plus de part que le cœur, ne s’accommodait point d’une transformation de ce genre, — et peut-être, avec cela, cet art lui-même commençait-il déjà à se fatiguer : car le fait est que ni ses derniers drames, ni ses contes philosophiques, Judas Iscariote et Lazare, n’ont répondu à ce que l’on pouvait espérer de son jeune talent. On y sentait, à chaque page, l’embarras d’un sceptique qui s’efforçait en vain de croire, pour son compte, aux idées qu’il défendait ; et ces idées, d’ailleurs, étaient à la fois bien confuses et bien indigentes, tandis que l’intrigue ni les personnages, par-dessous elles, ne gardaient plus rien de l’allure vivante qui, naguère, apparaissait jusque dans les plus simples récits de M. Andréief.

De telle sorte que le rapide déclin de sa renommée, — tout de même qu’il en avait été pour M. Gorky, — n’a pas été imputable uniquement au « goût passionné de nouveauté » reproché par Joseph de Maistre à la nation russe : une fois de plus, un écrivain que l’on pouvait croire appelé au plus bel avenir s’est lassé et usé avant l’heure, sans avoir produit l’œuvre décisive qu’on attendait de lui. Mais il n’en est pas moins sûr que, cette fois encore, la manifestation d’un autre talent a contribué à détourner plus brusquement de M. Andréief l’attention de ses compatriotes. Le roman intitulé Ssanine n’avait pas fini d’être publié en feuilleton, l’année passée, dans le Monde contemporain, que déjà toute la Russie n’avait plus de curiosité que pour la personne et l’art