Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/544

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prévenu demandait la faveur de s’y établir, bien à l’abri des créanciers, de la saisie, de la contrainte par corps. Sage fantaisie, au demeurant ! Que devenir, hélas ! en notre pays de France, lorsqu’on n’a ni fortune, ni emploi d’émargeur ? Un peu d’infamie paraissait à des faméliques valoir mieux que trop de pauvreté ; telle était leur morale : n’est pas fonctionnaire qui veut…

Fauconnier nourrissait donc d’intelligens moutons et les lâchait dans son préau. Ils prenaient leurs ébats à l’heure de la récréation, choisissaient des naïfs, se faisaient leurs amis, en recevaient maintes confidences, puis, à l’heure du travail, confectionnaient d’intéressans rapports. On les récompensait. Pour salaire, un paradis terrestre : chambre spacieuse dans le « Palais, » fraîche en été, chaude en hiver ; plats fricassés à la cantine ; visites quotidiennes de l’épouse, de la cousine, de la maîtresse ; même soupers fins offerts par les « moutonnés, » coûteuses bombances, festins joyeux où venait s’asseoir le gourmet Fauconnier… Plusieurs de ces odieux coquins ayant ainsi mené des vies d’heureux chanoines nous sont aujourd’hui connus : un M. X…, ardent champion du trône et de l’autel, ou bien un M. de Z…, autre fervent des fleurs de lys. A quoi bon les nommer ? Moutons de qualité première, ils ont passé pour des martyrs ; mais leurs enfans ont peut-être ignoré de telles turpitudes. Pitié, du moins pour eux ! Qu’un voile de silencieux dédain recouvre à jamais ces noms d’infamie !

Installé sous les poudreux tilleuls, le concierge du Temple surveillait, en ce moment, les faits et gestes de ses pensionnaires. Un charmeur, ce Fauconnier ! Tous ceux qui purent connaître un pareil « oncle de la guiche » nous en ont tracé le portrait flatteur. Différant des autres argousins qu’employait la Nation, aimable, d’urbanité parfaite, de sourire engageant, courtois comme un ci-devant à perruque, aussi lettré qu’un lecteur du Mercure, il était l’homme de son emploi, le doux berger de son bétail. Des malveillans toutefois l’ont prétendu ivrogne, perfide, rapace, voleur, prélevant de honteux profits sur la pitance des prisonniers, empochant sans vergogne l’argent qu’envoyaient les familles, bref, sacripant parfait et trop semblable aux autres porte-clefs de la République. Mais que n’ose insinuer l’ingratitude humaine ? On fait la cour à son geôlier ; on en reçoit quelques faveurs ; plus tard, on le diffame : le détenu libéré ne