Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/728

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Révolution, reliques du Directoire, beaucoup de ces « pères-conscrits » conservaient un reste de fierté, et redoutaient l’omnipotence d’un maître, Cromwell sans conscience biblique, « Robespierre à cheval. » Ils eussent voulu pour gouvernant quelque Jefferson, citoyen dans une Maison-Blanche : leur candeur s’obstinait à croire qu’un peuple écœuré de licence a soif encore de liberté.

Le Sénat avait donc refusé à Bonaparte le Consulat à vie, objet de ses désirs. Mais dans cet acte de résistance, que de précautions oratoires et quel amphigouri d’obséquiosité ! L’adulante période par laquelle l’ombrageuse assemblée osa faire montre de caractère est demeurée fameuse, et la flagornerie de son indépendance étonne plus encore qu’un étalage de bassesse et de servilité. « Le magistrat suprême qui, après avoir conduit tant de fois les légions républicaines à la victoire, délivré l’Italie, triomphé en Europe, en Afrique, en Asie, et rempli le monde de sa renommée, avait préservé la France des horreurs de l’anarchie, brisé la faux révolutionnaire, dissipé les factions,… hâté le progrès des lumières, consolé l’humanité et pacifié les continens et les mers, » n’avait reçu pour récompense qu’une prorogation de sa magistrature : vingt années de consulat… Vingt années ; beaucoup plus qu’un « grand espace de vie humaine ! » aurait pu dire Tacite. Sur un sol toujours convulsé, en ce pays de France que secouent les orages et balaient sans trêve les tourmentes, ils parlaient d’avenir ; ils osaient croire à la durée !

Mais Bonaparte avait repoussé le cadeau. Tout ou rien ! était sa devise ; fataliste à son heure, cet homme prétendait cependant diriger son destin. Défait comme à Marengo, il avait voulu recommencer la bataille, tenter à nouveau la chance, « jeter les dés en l’air, » invoquer son étoile. Du reste, il connaissait la France, l’insanité de sa raison, les emportemens de son cœur, et la voyait se ruer vers la servitude. Un âpre besoin de despotisme la tourmentait. Affranchie depuis treize ans à peine de l’absolutisme bourbonien, ayant traversé sans pouvoir s’y unir la liberté politique, incapable de la comprendre, enthousiaste tour à tour des Necker, des Lafayette, des Pétion, des Danton, des Marat, des Robespierre, des Barras même, la Nation à fétiches adorait maintenant Bonaparte. Déjà, sa déité nouvelle lui imposait une foi, lui fabriquait une âme ; déjà, elle l’obligeait à croire que la