Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/750

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Une lumineuse soirée de juin, aux reposantes tiédeurs ; l’ombrage encore fleuri des arbres ; les senteurs des parterres diaprés ! Le quinconce solitaire étendait sur les flâneries le dôme épais de ses branchages ; friche odorante, le Jardin des Chartreux exhalait les fragrances de ses chèvrefeuilles, et du sauvage fouillis de ses verdures montait le babil des oiseaux : tout était quiétude, amour, bonheur de vivre autour de l’agité Péretti. Pourtant, l’homme au stylet ne trouvait aucun charme à cette joie de la nature : il pestait. Trois heures !… Cinq heures !… Six heures ! Et Coin-Clément n’arrivait pas… « Malappris ! »… Vêtu de son haillon d’uniforme, coiffé du bicorne à plumet rouge, le capitaine allait et venait, déambulant à petits pas, semblable à quelque Céladon soupirant après sa Climène… Sept heures et demie, maintenant ? Ah ! mais non : assez d’une telle faction ! Un officier d’infanterie légère n’était pas un amoureux transi, le jocrisse qu’on fait poser sous l’orme ! Partie remise, sans doute ! Pourquoi n’avoir pas averti ? En tout cas, le Tondu savait où trouver son Brutus : hôtel de la Fraternité, sixième étage, sous les ardoises… Mais quel Continental ! Accidente, gredin !…

Furieux de sa déconvenue, Péretti se dirigea vers la rue de Vaugirard. Soudain, il retourna la tête : on le suivait…

Un homme qu’il ne connaissait pas, bourgeois nippé de gris, en frac, et coiffé du chapeau de haute forme, l’observait depuis quelque temps. Il semblait pris de vin, titubait sur ses jambes, fredonnait des « Mère Godichon ; » mais son regard restait rivé sur le Brutus… Bizarre !… Au lieu de Coin-Clément, un pékin de louche apparence ! Que voulait cet olibrius ?… Péretti accéléra sa marche : l’autre précipita la sienne ; Péretti s’arrêta : l’autre aussitôt fit halte… Diavolo ! Une filature ; un mouchard qui donnait la chasse ! On saurait bien le dépister…

Remontant la rue de Vaugirard, Antonio tourna brusquement à gauche, et s’engagea dans la ruelle des Fossoyeurs. Elle était en ce moment déserte : çà et là, de rares et taciturnes maisons ; presque partout des murs bordant la misérable venelle. Et lui marchait à larges enjambées, espérant gagner du terrain… Là-bas, l’un des portails de Saint-Sulpice !… Il se glisserait dans l’église, se faufilerait au long des piliers, sortirait par la porte de l’abside ou se cacherait dans un confessionnal : un simple jeu d’enfant ! « Courage ! sachons nous défiler ; surtout point de panique !… »