Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/784

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M. Joseph Bédier a dit lui-même avec une modestie pleine d’humour comment il finit par s’habituer à sa propre témérité. Ces aveux où se mêlent la simplicité, la probité scientifique, et une verve un peu malicieuse, jettent, parmi d’austères travaux, comme un rayon léger. On y saisit sur le vif tout ce qui peut entrer de joie intellectuelle dans une investigation longue et difficile, mais librement conduite et animée par l’amour de l’auteur pour son sujet.

Après l’analyse des chansons de Guillaume, la méthode de M. J. Bédier est suffisamment connue du lecteur. Pour les autres cas, ce sera désormais assez d’indiquer les conclusions. L’idée générale de toutes ces recherches est que chaque légende carolingienne, si elle a quelque fondement historique, si elle n’est pas un pur roman, est en relation avec un pèlerinage ou un monastère. « Il y a, écrit M. Bédier, des relations entre la chanson de Gormond et Isembard et l’abbaye et la foire de Saint-Riquier ; — entre le roman de Raoul de Cambrai d’une part et l’église et la foire de Saint-Géri de Cambrai, les abbayes d’Homblières de Saint-Michel-en-Thiérache, de Waulsort d’autre part. Il y a des relations entre la légende d’Ogier le Danois et le monastère de Saint-Faron de Meaux ; entre la chanson du Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem et l’abbaye et la foire de Saint-Denis en France ; — entre la chanson de Fierabras et cette même abbaye. Il y a des relations entre certaines branches de la chanson des Lorrains et les foires de Champagne ; — entre la chanson des Saisnes et le pèlerinage d’Aix-la-Chapelle et de Cologne ; — entre la chanson de Renaud de Montauban et ce même pèlerinage prolongé jusqu’à Dortmund, etc. Il y a des relations entre bien d’autres légendes épiques et bien d’autres monastères que je sais et que je ne sais pas. Ces propositions expriment, non pas des hypothèses, mais des faits. »

Un des exemples les plus frappans est donné par la Chanson d’Aquin. C’est une légende qui nous est parvenue sous la forme d’un poème copié au XVe siècle d’après un chant composé trois cents ans plus tôt. Elle raconte une grande expédition conduite en Bretagne contre les Sarrasins par Charlemagne et par l’archevêque de Dol. Tout est imaginaire dans ce récit : il n’y a jamais eu de Sarrasins en Bretagne, et Charlemagne n’y a jamais conduit d’armée. Mais si l’histoire est gravement en défaut dans cette légende, la géographie y est d’une singulière