Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/902

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


d’essayer la même mesure pour des enfans dont les affaires étaient à leur cabinet. Me Rollet se garda de refuser. Seulement il lui fallait des probation officers, pour exercer la surveillance. M. Lépine s’empressa de lui fournir des inspecteurs ; un groupe de personnes charitables lui en fournit d’autres : Mme Teutsch, directrice de l’Œuvre du souvenir, Mme C. André, directrice des Libérées de Saint-Lazare, s’occupèrent des jeunes filles. Avec cette organisation, si rapidement improvisée, la liberté surveillée put entrer dans la pratique du tribunal. Après trois ans révolus, il est possible d’apprécier ses résultats.

Voici, parmi tant d’autres, deux cas significatifs, qui montrent à la fois avec quelle prudence il faut agir, et le bien qu’on peut faire.

Le premier cas est celui d’un étrange garçon qui s’appelait « Nez de veau. » A vrai dire « Nez de veau » était un sobriquet, comme « Bras d’acier » ou « Jambe de cerf. » On donne volontiers ces surnoms dans le peuple des errans. « Nez de veau » habitait, si l’on peut dire, parmi les chiffonniers de cette cité Jeanne-d’Arc qui est un des coins les plus fâcheux de Paris. Il avait quatorze ans, il n’en paraissait pas plus de huit. Il était petit, malingre, avec une figure grosse comme le poing, où ressortait en saillie un nez semblable à un tubercule. Extrêmement intelligent, hardi, rusé, « Nez de veau, » malgré sa petite taille et son âge tendre, était déjà chef de bande : il dirigeait une douzaine de galopins, dont la principale occupation était de faire les merlingues [1] au quartier Saint-Médard. Un jour, « Nez de veau » fut pris. Il passa par l’instruction et comparut devant le tribunal. C’était peu de temps après que la liberté surveillée venait d’être tentée. On était encore dans la ferveur et l’inexpérience de cette nouveauté. « Nez de veau, » son jeune âge, son intelligence, sa vivacité, intéressèrent le tribunal : il fut mis en liberté surveillée, c’est-à-dire acquitté et confié à Me Rollet, qui le rendit à sa famille, en le faisant surveiller par un inspecteur. Or, après quelques jours, l’inspecteur découvrit ce qu’était cette famille, — on ne s’en était point assez préoccupé d’abord, — une famille qui laissait tout juste l’enfant gîter la nuit dans son taudis, mais pour le reste, pour sa nourriture, pour sa conduite, pour l’emploi de ses journées, lui disait : « Débrouille-loi ! »

  1. Voler les porte-monnaie.