Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/125

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du carrosse, entendant un enfant qui criait dedans, ils le tirent de dessous le cadavre, et ne sachant qu’en faire, ils voient de loin, un petit village, où ils concluent qu’il faut porter l’enfant chez le curé de l’endroit, lequel vivait en compagnie de sa sœur.

Qui sont les parens de Marianne ? on n’en sait rien ; aucune recherche n’apporte sur ce point d’éclaircissemens. On a des motifs de croire qu’elle appartient à une bonne famille ; mais en attendant, elle n’est qu’une façon d’enfant trouvé, confié aux soins de la sœur d’un curé et à la merci de la charité de tout le monde.

« J’avais quinze ans, plus ou moins, dit Marianne, car on pouvait s’y tromper, quand un parent du curé, qui n’avait que sa sœur et lui pour héritiers, leur fit écrire de Paris qu’il était dangereusement malade. » Le curé, qui ne pouvait quitter sa cure, fit partir sa sœur accompagnée, de Marianne qui réussira peut-être, selon le désir de ses bienfaiteurs, à entrer chez quelque marchande, car il est temps pour elle de gagner sa vie. Voilà les deux femmes à Paris. « Je ne saurais dire, s’écrie Marianne, ce que je sentis en voyant cette grande ville, et son fracas, et son peuple, et ses rues. C’était pour moi l’Empire de la Lune ! Je n’étais plus à moi, je ne me ressouvenais plus de rien ; j’allais, j’ouvrais les yeux, j’étais étonnée, et voilà tout… Mais le parent que nous allions trouver était mort lorsque nous arrivâmes, on avait mis le scellé chez lui… Cet homme avait été dans les affaires, il devait plus qu’il n’avait vaillant… Nous ne pûmes loger chez lui, tout était saisi… N’était-ce pas là un beau voyage que nous étions venues faire ? Aussi la sœur du curé en prit-elle un si grand chagrin qu’elle en tomba malade. »

Pendant ce temps, le curé, à la suite d’un funeste accident, six semaines après le départ de sa sœur, devient infirme et meurt bientôt. A cette nouvelle, de saisissement sa sœur malade expire aussi. Et voilà Marianne sans personne au monde, avec ses beaux yeux, son charmant minois, et sans autre guide qu’une expérience bien neuve de quinze ans et demi. Aussi lui semble-t-il que tout l’univers est un désert où elle reste seule : « Mon Dieu, dit-elle, combien de douleur peut entrer dans notre âme, jusqu’à quel degré peut-on être sensible ! Je ne sais point philosopher. Je crois que cela n’apprend rien qu’à discourir… je pense qu’il n’y a que le sentiment qui nous puisse donner des nouvelles un peu sûres de nous, et qu’il ne faut pas trop se fier